La toponymie, miroir des inégalités
Les noms de rues sont les archives silencieuses d’une ville. Ils racontent ce qu’une société a décidé de commémorer, d’honorer, de transmettre. Et dans le cas de Paris — l’une des villes les plus denses en histoire culturelle au monde — ce que disent ces noms est édifiant : moins de 5 % des voies publiques portent le nom d’une femme.
Cinq pour cent. Sur près de 5 800 rues, avenues, passages, allées, squares et impasses de la capitale, moins de 300 font référence à une femme réelle. Les autres portent des noms de rois, de généraux, d’écrivains, de saints, de scientifiques, d’hommes politiques — presque exclusivement masculins. Ce déséquilibre n’est pas anodin : il dit quelque chose de profond sur la manière dont une société choisit de transmettre sa mémoire et de valoriser ses héros.
Depuis les années 2000, et plus encore depuis 2014, la Ville de Paris a adopté une politique de féminisation de sa toponymie. Toutes les nouvelles voies créées doivent désormais porter prioritairement des noms de femmes. Un effort réel, encore insuffisant pour rattraper des siècles de déséquilibre, mais qui a permis l’émergence de noms nouveaux dans la cartographie urbaine. Ce guide explore 20 de ces artères — les plus symboliques, les plus chargées d’histoire — classées par arrondissement. Pour un panorama des révolutionnaires et philosophes femmes de Paris, notre guide thématique approfondit plusieurs des figures citées ici.
Les 20 rues classées par arrondissement
Rue Colette (1er arrondissement)
La rue Colette, dans le 1er arrondissement, porte le nom de la romancière Sidonie-Gabrielle Colette, l’une des figures les plus célébrées de la littérature française du XXe siècle. Auteure de Claudine à l’école, La Vagabonde et Gigi, Colette fut la première femme à recevoir des funérailles nationales en France en 1954. Membre de l’Académie Goncourt, elle incarne une liberté d’écriture et d’existence rare pour son époque. La rue qui porte son nom, proche du Palais-Royal, rappelle qu’elle habita longtemps dans ce quartier qu’elle aimait par-dessus tout.
Avenue Victoria (Paris, zone Centre)
L’avenue Victoria, entre le Châtelet et l’Hôtel de Ville, ne porte pas le nom d’une femme française mais de la reine Victoria du Royaume-Uni, monarque qui régna pendant soixante-trois ans et marqua son époque d’une empreinte indélébile. Sa présence dans la toponymie parisienne témoigne des liens diplomatiques franco-britanniques du Second Empire. Si son inclusion dans ce guide peut paraître anachronique, elle illustre que la royauté féminine étrangère a parfois été commémorée avant que les héroïnes françaises ne soient reconnues dans leur propre pays.
Rue George-Sand (9e arrondissement)
La rue George-Sand, dans le 9e arrondissement, honore l’auteure née Amantine Lucile Aurore Dupin, qui choisit un pseudonyme masculin pour publier et s’imposer dans un monde littéraire réservé aux hommes. George Sand est l’une des romancières les plus prolifiques du XIXe siècle et une figure centrale de l’engagement romantique et social. Sa vie — anticonformiste, amoureuse de Chopin, habillée en homme pour circuler librement dans Paris — en fait une icône du matrimoine culturel. Notre guide des femmes écrivaines et poètes de Paris lui consacre un développement complémentaire.
Rue Olympe-de-Gouges (13e arrondissement)
La rue Olympe-de-Gouges est l’une des plus symboliques de la toponymie féministe parisienne. Olympe de Gouges, née en 1748, rédige en 1791 la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, miroir contestataire de la Déclaration des droits de l’homme. Elle y affirme que « la femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits ». Jugée dangereuse par les révolutionnaires, elle est guillotinée en 1793. Sa rue, dans un quartier populaire du 13e, est un lieu de mémoire politique autant que féministe.

Rue Germaine-Tillion (13e arrondissement)
Germaine Tillion (1907-2008) était ethnologue, résistante et déportée à Ravensbrück. Ses travaux sur l’Algérie et sa participation active à la Résistance française ont fait d’elle l’une des figures morales les plus respectées du XXe siècle. Sa rue, dans le 13e arrondissement, lui a été dédiée peu après son décès. Entrée au Panthéon en 2015 aux côtés de Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Jean Zay et Pierre Brossolette, elle symbolise la dimension éthique et scientifique du matrimoine intellectuel français.
Rue Françoise-Dolto (13e arrondissement)
Françoise Dolto (1908-1988), pédiatre et psychanalyste, a révolutionné la compréhension de l’enfant en France. Ses émissions radiophoniques Lorsque l’enfant paraît sur France Inter ont touché des millions de familles. Sa contribution à la pédopsychiatrie et à la psychanalyse lui vaut une reconnaissance internationale. La rue Françoise-Dolto, dans le 13e arrondissement, s’inscrit dans la politique de féminisation de la toponymie engagée par la Ville de Paris depuis les années 2000.
Rue Louise-Michel (14e arrondissement)
Louise Michel (1830-1905), institutrice, anarchiste et figure centrale de la Commune de Paris (1871), est l’une des femmes les plus radicales et les plus courageuses de l’histoire française. Surnommée « la Vierge Rouge » par ses opposants, elle a porté les armes sur les barricades, été déportée en Nouvelle-Calédonie et est revenue à Paris pour continuer le combat. Sa rue, dans le 14e arrondissement, rend hommage à une révolutionnaire que les manuels scolaires ont longtemps minorée.
Allée Marguerite-Yourcenar (14e arrondissement)
Marguerite Yourcenar (1903-1987), auteure des Mémoires d’Hadrien, fut la première femme élue à l’Académie française en 1980, brisant un tabou vieux de quatre siècles. Cette allée dans le 14e arrondissement honore une romancière dont l’œuvre, profondément humaniste et érudite, a redéfini le roman historique français. Figure du matrimoine littéraire mondial, Yourcenar vivait aux États-Unis mais est restée attachée à Paris où elle avait ses racines intellectuelles.
Place Camille-Claudel (14e arrondissement)
La place Camille-Claudel, dans le 14e arrondissement, célèbre la sculptrice dont la vie et l’œuvre incarnent à la fois le génie féminin et les violences institutionnelles qui l’ont brisé. Camille Claudel (1864-1943) a produit des sculptures d’une profondeur émotionnelle et d’une maîtrise technique exceptionnelles, avant d’être internée pendant trente ans à la demande de sa famille. La place qui porte son nom est un acte de réparation symbolique de la part de la ville.
Place Édith-Piaf (20e arrondissement)
La place Édith-Piaf, dans le 20e arrondissement où la chanteuse est née en 1915 selon la légende populaire, honore la « Môme Piaf », icône de la chanson française et figure internationale reconnaissable entre toutes. Édith Piaf incarne un matrimoine musical et populaire, ancré dans les quartiers ouvriers de l’Est parisien. Sa voix, son style, son destin tragique et glorieux ont traversé les frontières. La place qui lui est dédiée dans son quartier natal est régulièrement fleurie par ses admirateurs du monde entier.
Square Rosa-Bonheur (20e arrondissement)
Rosa Bonheur (1822-1899), peintre animalière de renommée mondiale au XIXe siècle, a longtemps disparu des grands récits de l’histoire de l’art. Ce square du 20e arrondissement lui rend un hommage discret mais significatif. Figure queer avant l’heure — elle vécut toute sa vie avec des femmes et obtint l’autorisation de porter des vêtements masculins —, Rosa Bonheur fut en son temps plus célèbre que la plupart de ses contemporains masculins. Sa redécouverte par le mouvement du matrimoine artistique est une belle revanche de l’histoire.
Rue Sarah-Bernhardt (20e arrondissement)
Sarah Bernhardt (1844-1923) est l’une des actrices les plus célèbres de l’histoire du théâtre mondial. Surnommée « la voix d’or » et « la Divine », elle triompha sur les scènes parisiennes et dans le monde entier, et fut l’une des premières stars médiatiques de l’ère photographique. La rue Sarah-Bernhardt, dans le 20e arrondissement, lui rend un hommage bien mérité dans un quartier populaire qui a vu naître et grandir tant de figures du matrimoine artistique parisien.
Rue Suzanne-Valadon (18e arrondissement)
Suzanne Valadon (1865-1938), d’abord modèle de Toulouse-Lautrec, Degas et Renoir, est devenue l’une des premières femmes acceptées à la Société nationale des beaux-arts en tant que peintre. Son œuvre — natures mortes, nus, portraits — est d’une force et d’une originalité remarquables. Elle est aussi la mère d’Utrillo. Sa rue dans le 18e arrondissement, à Montmartre où elle vécut et travailla, est un lieu de mémoire artistique intime et puissant, au cœur du Paris des créateurs de la Belle Époque.
Avenue Simone-Veil (17e arrondissement)
Simone Veil (1927-2017), ministre de la Santé sous Valéry Giscard d’Estaing, a porté en 1975 la loi qui légalise l’interruption volontaire de grossesse en France — un combat politique d’une intensité et d’un courage rares. Survivante de la Shoah, académicienne et présidente du Parlement européen, elle est devenue une figure nationale adulée, entrée au Panthéon en 2018. L’avenue Simone-Veil, dans le 17e arrondissement, est l’une des voies les plus récentes et les plus symboliques de la féminisation de la toponymie parisienne.
Rue Geneviève-de-Gaulle-Anthonioz (16e arrondissement)
Geneviève de Gaulle-Anthonioz (1920-2002), nièce du général de Gaulle, résistante déportée à Ravensbrück et présidente d’ATD Quart Monde pendant trente ans, représente une double dimension du matrimoine : la résistance héroïque et l’engagement social de toute une vie. Entrée au Panthéon en 2015, elle a une rue dans le 16e arrondissement qui porte sa mémoire dans un quartier bourgeois — paradoxe que cette combattante contre la misère aurait probablement apprécié avec humour.

Rue Madeleine-Vionnet (18e arrondissement)
Madeleine Vionnet (1876-1975), couturière géniale qui inventa le biais comme technique de coupe, est l’une des figures fondatrices de la haute couture française du XXe siècle. Ses créations ont révolutionné le vêtement féminin en abandonnant le corset au profit de lignes fluides qui épousaient le corps naturellement. Sa rue, dans le 18e arrondissement, célèbre une artisane-artiste dont l’œuvre est exposée aujourd’hui dans les plus grands musées de la mode. Un matrimoine de l’élégance et de l’émancipation vestimentaire.
Rue Marie-Anne-Paulze-Lavoisier (dans plusieurs projets de toponymie)
Marie-Anne Paulze-Lavoisier (1758-1836), épouse et collaboratrice scientifique d’Antoine Lavoisier, a traduit des textes chimiques majeurs de l’anglais, illustré les expériences du laboratoire et contribué à fonder la chimie moderne — sans jamais être reconnue comme auteure à part entière. Plusieurs projets de voies parisiennes portant son nom sont à l’étude. Sa figure symbolise la dette invisible de la science envers les femmes qui travaillaient dans l’ombre des hommes reconnus.
Passage de la Femme-Nouvelle (voie historique du XIXe siècle)
Ce passage, qui a existé dans Paris au XIXe siècle sous diverses formes et dénominations liées aux mouvements d’émancipation féminine, témoigne de la présence ancienne des revendications féministes dans l’espace urbain. La « Femme nouvelle » était une figure de rhétorique mais aussi un idéal militant — l’image d’une femme indépendante, instruite, citoyenne, qui allait à l’encontre des modèles domestiques imposés. Retrouver ces traces dans la toponymie historique est un travail d’archéologie du matrimoine.
Rue Marie-Curie (dans les projets d’aménagement urbain)
Si plusieurs villes françaises ont une rue ou une avenue Marie-Curie, Paris n’en possède pas encore à ce nom à ce jour — une anomalie frappante pour une ville où la double prix Nobel a vécu et travaillé pendant plusieurs décennies. Des demandes ont été formulées par des associations scientifiques et féministes pour qu’une voie significative de la capitale soit dédiée à Marie Skłodowska-Curie. Une rue Marie-Curie à Paris serait un acte symbolique fort pour le matrimoine scientifique.
Rue Simone-de-Beauvoir (en débat)
Simone de Beauvoir (1908-1986), auteure du Deuxième Sexe (1949), reste paradoxalement sans rue à son nom dans Paris intra-muros. Une passerelle piétonnière sur la Seine porte son nom depuis 2006, mais aucune rue ne lui est encore dédiée dans la capitale où elle a vécu et écrit toute sa vie. Ce vide topographique dit quelque chose des résistances que continue à susciter, même posthumément, la philosophe qui a posé les bases théoriques du féminisme contemporain.
Un combat en cours
Ce guide de 20 rues n’est qu’une image partielle d’un combat encore inachevé. La toponymie féministe parisienne progresse, mais lentement. Pour chaque rue Olympe-de-Gouges inaugurée, combien d’artères portent encore des noms d’hommes dont la contribution à l’histoire est bien moindre que celle de créatrices ou de militantes oubliées ?
Le matrimoine topographique est une forme de patrimoine collectif qui s’écrit dans le quotidien de millions de Parisiens. Donner un nom de femme à une rue, c’est inscrire dans le marbre de la ville une reconnaissance symbolique, un acte de transmission entre les générations. Chaque plaque de rue portant un nom de femme est une petite victoire du matrimoine sur l’effacement.
Pour explorer les figures évoquées dans ce guide sous leur angle intellectuel et scientifique, notre guide des femmes scientifiques et intellectuelles de Paris propose des portraits approfondis des grandes chercheuses et philosophes qui ont marqué la capitale.
Pour poursuivre l’exploration géographique du matrimoine parisien arrondissement par arrondissement, notre guide des lieux du matrimoine à Paris recense les adresses emblématiques à visiter.