Le matrimoine parisien — ce patrimoine culturel au féminin — est inscrit dans la pierre, l’asphalte et les collections des musées, mais il faut souvent le chercher pour le trouver. À Paris, des dizaines de rues portent désormais des noms de femmes remarquables, des statues rendent hommage aux résistantes et aux artistes, et des musées entiers ont revu leurs politiques d’acquisition pour mieux honorer la création féminine. Ce guide explore arrondissement par arrondissement les lieux où le matrimoine parisien se donne à voir : des plaques commémoratives discrètes aux grands monuments, des jardins botanistes aux galeries qui ont fait de la parité leur mission. La Journée nationale du Matrimoine, célébrée chaque 19 septembre, offre chaque année l’occasion de découvrir ou redécouvrir ces espaces, souvent méconnus même des Parisiens de longue date. Que vous soyez promeneurs curieux, enseignants en quête d’une sortie pédagogique ou simplement attachés à la mémoire des femmes qui ont construit la ville, ce guide constitue votre carte du matrimoine parisien.
Les rues parisiennes qui honorent les femmes : une géographie du matrimoine
Les noms des rues constituent le premier inventaire du matrimoine d’une ville. À Paris, la féminisation de la toponymie a longtemps été symbolique : au début des années 2010, moins de 3 % des voies publiques portaient un nom de femme, contre environ 97 % de noms masculins. Cette asymétrie frappante a conduit la Ville de Paris à lancer, sous l’impulsion d’Anne Hidalgo, une politique de dénomination volontariste à partir de 2015.
La rue Olympe-de-Gouges, dans le IIIe arrondissement, est l’une des plus symboliques. Inaugurée en 2016, elle rend hommage à la révolutionnaire et autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne de 1791, guillotinée en 1793. À deux pas, la rue Simone-Veil prolonge ce travail de mémoire en honorant la femme politique qui a porté la loi sur l’interruption volontaire de grossesse en 1975 avant d’entrer au Panthéon en 2018.
Pour approfondir les parcours de ces révolutionnaires, notre guide des révolutionnaires et philosophes femmes de Paris retrace leurs combats depuis Olympe de Gouges jusqu’aux féministes contemporaines.
Dans le XIIIe arrondissement, la rue Jeanne-Chauvin rappelle le parcours de la première femme avocate à plaider devant un tribunal français, en 1900, après avoir dû attendre plusieurs années avant d’être autorisée à exercer malgré son doctorat en droit. Ces rues ne sont pas de simples signalétiques : elles constituent des actes civiques, des choix politiques assumés par la municipalité.
Arrondissement par arrondissement : un atlas du matrimoine de rue
Le Ve arrondissement abrite la rue Marie-Curie, en hommage à la double lauréate du Prix Nobel, et la place Marguerite-Yourcenar, dédiée à la romancière belgo-française première femme élue à l’Académie française. Dans le XIVe, artère historique de l’émancipation, on trouve la rue Camille-Claudel qui perpétue la mémoire de la sculptrice injustement éclipsée par Rodin. Le XVIIIe arrondissement honore Louise Michel, la militante anarchiste et institutrice de la Commune de Paris, avec une place entière qui porte son nom à Montmartre.
Depuis 2021, la Ville de Paris publie chaque année un rapport sur la féminisation des noms de rues, avec pour objectif d’atteindre 30 % de dénominations féminines d’ici 2030. Les nouveaux quartiers issus de la requalification urbaine — notamment autour du boulevard Périphérique dans le XIIIe, le XVIIIe et le XIXe arrondissement — sont les premiers espaces où cet objectif est systématiquement appliqué.

Statues, monuments et sculptures : le matrimoine en bronze et en pierre
Si les rues rendent hommage aux femmes par leurs noms, les statues les ancrent dans l’espace public avec une présence encore plus forte. Pourtant, Paris a longtemps été avare de représentations de femmes réelles dans l’espace public. La grande majorité des statues monumentales représentaient des allégories féminines — la République, la Liberté, la Justice — sans que des femmes historiques précises soient honorées.
Cette lacune a commencé à se combler au tournant des années 2010. En 2021, une statue en bronze de Joséphine Baker a été inaugurée sur le Pont de l’Alma. L’artiste américaine naturalisée française, résistante et militante des droits civiques, représentée par la sculptrice Niki de Saint Phalle dans une pose dynamique et libre, incarne parfaitement ce que l’on appelle le matrimoine : un héritage culturel féminin pleinement assumé.
De la Commune au Panthéon : les monuments de la résistance féminine
Louise Michel dispose d’un buste monumental dans le XXe arrondissement, près des rues qui perpétuent son souvenir. La Commune de Paris (1871) fut en effet un moment charnière dans l’histoire du matrimoine : des centaines de femmes y jouèrent des rôles décisifs comme combattantes, organisatrices de l’enseignement ou responsables des ambulances. Le Mur des Fédérés, au Père-Lachaise, est un lieu de mémoire qui inclut explicitement ces femmes de la Commune.
Le Panthéon constitue le monument le plus symbolique de la reconnaissance nationale. Marie Curie y repose depuis 1995, première femme à y entrer à titre personnel — car Sophie Berthelot avait été inhumée aux côtés de son mari en 1907, sans hommage national propre. Simone Veil a rejoint le Panthéon en 2018, suivie en 2021 de Joséphine Baker — dont la dépouille n’a cependant pas été transférée, à la demande de sa famille, seul un cénotaphe ayant été installé.
Musées parisiens et matrimoine : collections, politiques d’acquisition et expositions
La question du matrimoine dans les musées dépasse la simple représentation des femmes dans les collections. Elle interroge les politiques d’acquisition historiques, les critères d’attribution des œuvres et la place accordée aux artistes femmes dans les récits de l’histoire de l’art.
Le Musée d’Orsay a entamé depuis 2019 une réflexion profonde sur la représentation des femmes artistes dans ses collections du XIXe siècle. Des expositions thématiques — comme l’exposition Peintres femmes 1780-1830, naissance d’un combat — ont révélé au grand public l’existence d’une cohorte de femmes peintres académiques, élèves de David et de Vigée Le Brun, dont les œuvres dormaient dans les réserves. La Bibliothèque Marguerite Durand, fondée en 1931 dans le XIIIe arrondissement, reste le joyau discret du matrimoine documentaire : avec ses 50 000 volumes, photographies, affiches et archives consacrés à l’histoire des femmes et du féminisme, elle constitue un patrimoine unique en Europe.
Pour un itinéraire complet dans les collections parisiennes dédiées aux créatrices, notre guide des femmes peintres et sculptrices de Paris présente les impressionnistes, les avant-gardistes et les artistes contemporaines dont les œuvres sont conservées dans ces musées.

Le Centre Pompidou et la question de la parité dans l’art contemporain
Le Centre National d’Art et de Culture Georges-Pompidou a adopté en 2020 une politique de parité dans ses acquisitions, s’engageant à ce que 50 % des œuvres achetées soient signées par des femmes artistes d’ici 2025. Cet engagement a modifié en profondeur les logiques de collection d’une institution qui, comme beaucoup d’autres, avait longtemps relégué les artistes femmes à une place marginale dans ses espaces permanents. Des salles entières ont été repensées pour mettre en valeur des figures comme Sonia Delaunay, Sophie Taeuber-Arp ou Niki de Saint Phalle.
Les institutions qui honorent ces lieux de mémoire culturelle inscrivent leur démarche dans une longue tradition de revalorisation du patrimoine partagé.
Jardins, squares et places : les espaces verts du matrimoine parisien
Les espaces verts parisiens participent eux aussi au matrimoine, parfois de manière surprenante. Le Jardin des Plantes du Ve arrondissement conserve la mémoire de plusieurs botanistes femmes du XVIIIe siècle qui contribuèrent à la classification des espèces sans jamais recevoir de reconnaissance officielle. Des espèces portent encore des noms masculins bien que les découvertes aient été faites par leurs épouses ou collaboratrices.
La place Marguerite-Yourcenar, dans le XVe arrondissement, est l’une des rares places publiques à porter explicitement le nom d’une femme de lettres. Elle a été inaugurée en 1989, deux ans après la mort de l’écrivaine, et constitue un exemple précoce de la volonté municipale d’ancrer le matrimoine dans la cartographie émotionnelle de la ville. Le Jardin Rosa Bonheur dans le XIXe, nommé en hommage à la peintre animalière du XIXe siècle, est quant à lui devenu un lieu de sociabilité contemporain autant qu’un hommage patrimonial.
Les squares commémoratifs : entre intimité et mémoire
Moins visibles que les grandes places, les squares commémoratifs constituent un tissu de matrimoine discret mais précieux. Dans le Marais, plusieurs petits jardins portent des noms de femmes résistantes ou militantes. Le square Olympe-de-Gouges, adjacent à la rue du même nom dans le IIIe arrondissement, offre un espace de verdure et de recueillement. Le jardin Villemin, dans le Xe arrondissement, a accueilli des cérémonies de la Journée du Matrimoine sous ses grands platanes.
Plaques commémoratives et inscriptions : le matrimoine des façades parisiennes
Les plaques commémoratives constituent une forme humble mais essentielle du matrimoine urbain. Elles signalent des maisons natales, des domiciles, des ateliers ou des lieux de décès de femmes remarquables, et offrent aux passants une lecture différente de la ville.
La maison où vécut George Sand, au quai Malaquais dans le VIe arrondissement, porte une plaque discrète. L’appartement de Colette au Palais-Royal (Ier arrondissement) est signalé par une plaque commémorative installée en 1973. L’atelier de Camille Claudel, rue Notre-Dame-des-Champs dans le VIe, est marqué par une plaque bleue de la Ville de Paris rappelant que la sculptrice y créa ses œuvres majeures entre 1889 et 1913.
La carte interactive du matrimoine : un outil numérique pour les visiteurs
Depuis 2019, la Ville de Paris a mis en ligne une carte interactive du matrimoine, accessible sur le portail Paris.fr. Cette carte recense plus de 200 lieux, rues et plaques commémoratives liés à des femmes remarquables, classés par arrondissement, par époque et par domaine d’activité. Artistes, scientifiques, politiques, résistantes, militantes : toutes les formes du matrimoine parisien sont représentées. La carte est également disponible en version imprimée dans les mairies d’arrondissement.
Les circuits pédestres du matrimoine : balades dans les traces des femmes
Parcourir Paris à la recherche des traces du matrimoine, c’est redécouvrir la ville sous un angle inédit. Plusieurs associations et institutions culturelles proposent des circuits balisés ou guidés qui permettent de relier entre eux les lieux évoqués dans ce guide.
L’association HF Île-de-France, pionnière de la Journée nationale du Matrimoine, propose chaque année des balades thématiques dans plusieurs arrondissements. Certaines portent sur les femmes de la Révolution française dans le Marais, d’autres sur les artistes de Montparnasse dans l’entre-deux-guerres, d’autres encore sur les militantes ouvrières de Belleville à la fin du XIXe siècle. Ces circuits, d’une durée de deux à trois heures, sont souvent gratuits ou à tarif libre.
Quatre circuits pour découvrir le matrimoine de Paris à pied
Circuit Marais-Révolution (IIIe-IVe arrondissement) : de la rue Olympe-de-Gouges à la place des Vosges, en passant par les lieux de vie de Théroigne de Méricourt et d’Olympe de Gouges. Environ 3 km pour deux heures de balade.
Circuit Montparnasse-artistes (XIVe-VIe arrondissement) : de l’atelier de Camille Claudel à la Villa Seurat en passant par La Rotonde et La Coupole, cafés où les femmes artistes de l’entre-deux-guerres se réunissaient. Environ 4 km.
Circuit Commune-Belleville (XIe-XXe arrondissement) : sur les traces de Louise Michel, des ambulancières et des institutrices de la Commune. Le Mur des Fédérés au Père-Lachaise constitue le point d’orgue de ce parcours mémoriel.
Circuit Sciences-Latin (Ve arrondissement) : du Collège de France où Marie Curie donna ses cours à la Sorbonne, en passant par le laboratoire Curie et le Panthéon. Un itinéraire entre rigueur scientifique et reconnaissance tardive.
La Journée nationale du Matrimoine du 19 septembre : l’événement central
La Journée nationale du Matrimoine, créée en 2015, est célébrée chaque troisième dimanche de septembre, en écho aux Journées européennes du patrimoine. Initiée par l’association HF Île-de-France, elle bénéficie du soutien du Ministère de la Culture et de la Ville de Paris. Chaque année, plus d’une centaine d’événements gratuits sont organisés en Île-de-France : visites de musées, ateliers d’artistes, conférences, performances et spectacles.
La Journée du Matrimoine a permis en quelques années de populariser le néologisme lui-même — “matrimoine” — et d’inscrire dans l’agenda culturel parisien une date dédiée à la mémoire des femmes remarquables. Les chiffres de fréquentation ont considérablement augmenté depuis 2017 : là où les premières éditions attiraient quelques milliers de participants, les éditions récentes en mobilisent plusieurs dizaines de milliers.
Agenda type d’un 19 septembre à Paris
La journée commence généralement par des visites matinales d’ateliers d’artistes dans les XIe et XXe arrondissements, quartiers historiquement liés à la création populaire. En milieu de journée, des conférences dans les mairies d’arrondissement abordent des thèmes comme “Les femmes dans l’architecture parisienne” ou “Peintres oubliées du XIXe siècle”. L’après-midi est consacré aux balades de quartier, tandis que des performances et spectacles se tiennent en soirée dans des salles partenaires comme la Gaîté Lyrique ou la Maison des métallos.