La musique parisienne a été façonnée par des femmes dont les noms méritent d’être connus au-delà des cercles de spécialistes. De Lili Boulanger — première femme à remporter le prix de Rome en composition — aux chansonnières qui ont défini la chanson française (Édith Piaf, Barbara, Juliette Gréco), en passant par les compositrices méconnues du Conservatoire et les musiciennes de jazz de Saint-Germain-des-Prés, le matrimoine musical parisien est d’une richesse exceptionnelle. Ce guide retrace leurs parcours, présente les lieux où leur mémoire est vivante à Paris, et donne des pistes pour assister à des concerts qui célèbrent cet héritage. Car la musique des femmes n’est pas un répertoire mineur : elle est au cœur de l’identité musicale de Paris.

Lili Boulanger : la compositrice prodige du prix de Rome

Lili Boulanger (1893-1918) est la figure la plus emblématique du matrimoine musical parisien, et pourtant l’une des moins connues du grand public. Née dans une famille de musiciens — son père Ernest Boulanger était compositeur et prix de Rome, sa mère Raïssa Mischetskaïa, d’origine russe, chantait —, elle baigna dans la musique dès le berceau. Debussy l’entendit chanter à deux ans et prédit une carrière exceptionnelle.

Sa santé fragile (maladie de Crohn diagnostiquée à deux ans) ne l’empêcha pas de travailler avec une intensité prodigieuse. En 1913, elle remporta le premier Grand Prix de Rome en composition musicale — la plus haute récompense du système académique musical français — à dix-neuf ans, première femme à l’obtenir depuis la fondation du prix en 1803. Cette victoire fit l’effet d’un séisme dans le monde musical parisien : des compositeurs masculins la contestèrent, des journalistes doutèrent de son authenticité, mais le jury fut sans appel.

Son œuvre — concentrated dans les cinq années qui suivirent, jusqu’à sa mort à vingt-quatre ans — comprend des pièces chorales d’une beauté sombre et visionnaire (« Du fond de l’abîme » sur le Psaume 129, « Pour les funérailles d’un soldat »), des mélodies pour voix et piano, une cantate (« Faust et Hélène » pour laquelle elle remporta le prix de Rome) et des œuvres orchestrales. Sa musique, imprégnée d’un sentiment d’urgence et de profondeur que sa brève existence amplifie rétrospectivement, commence à être redécouverte et réenregistrée par des chefs d’orchestre et interprètes qui reconnaissent en elle une voix unique.

Le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, où elle étudia, lui rend hommage dans son hall par une plaque commémorative. Sa tombe se trouve au cimetière de Montrouge, en banlieue parisienne.

Les lieux parisiens associés à ces musiciennes s’inscrivent dans un patrimoine urbain plus large que notre guide des lieux du matrimoine à Paris documente, des plaques aux statues en passant par les circuits de visite pédestres.

Nadia Boulanger, pédagogue du siècle

La sœur de Lili, Nadia Boulanger (1887-1979), n’eut pas le destin fulgurant de sa cadette mais une longévité et une influence pédagogique sans équivalent dans l’histoire de la musique du XXe siècle. Professeure au Conservatoire américain de Fontainebleau, puis à l’École normale de musique de Paris et au CNSMDP, elle forma des générations de compositeurs parmi les plus importants du siècle : Aaron Copland, Leonard Bernstein, Astor Piazzolla, Philip Glass, Quincy Jones.

Sa méthode — exigeante, nourrie d’une connaissance encyclopédique de la musique savante européenne mais ouverte aux nouvelles formes — en fit un passage obligé pour tout compositeur américain ou international formé à Paris. Elle dirigea l’Orchestre philharmonique de Paris en 1937, première femme à diriger un grand orchestre professionnel en France. Ses cours du mercredi soir dans son appartement du 36, rue Ballu (9e arr.) — qui existe encore — sont devenus légendaires.

Cécile Chaminade, compositrice internationale

Cécile Chaminade (1857-1944) fut de son vivant l’une des musiciennes françaises les plus célèbres au monde. Pianiste virtuose et compositrice prolifique, elle donna des concerts en Europe et aux États-Unis, où sa renommée fut considérable : des clubs de musique portaient son nom dans tout le pays (les « Chaminade Clubs »). Sa musique — sonates, concertinos, mélodies, pièces de salon — était jouée dans tous les foyers bourgeois où se pratiquait la musique.

Femme pianiste sur scène dans une salle de concert parisienne du début du XXe siècle

Pourtant, Chaminade souffrit du même traitement réservé aux compositrices de son temps : sa musique fut progressivement classée comme « musique de salon » ou « musique légère » — catégories créées pour minimiser des œuvres que l’on n’aurait pas ainsi qualifiées si elles avaient été écrites par un homme. Son Concertino pour flûte et orchestre (1902), l’une de ses pièces les plus jouées aujourd’hui dans les conservatoires du monde entier, témoigne d’une maîtrise formelle et d’une inventivité mélodique que les musicologues contemporains réévaluent à leur juste valeur.

Elle vécut à Paris (2e arrondissement) jusqu’à sa mort, refusant l’exil malgré la guerre. Sa tombe se trouve au cimetière du Père-Lachaise (11e division), non loin de celles de Chopin et de Bizet.

Mel Bonis et les compositrices méconnues du Conservatoire

Mel Bonis (1858-1937), née Mélanie Bonis, est l’une des compositrices les plus injustement oubliées de la musique française. Élève de César Franck au Conservatoire de Paris, elle publia ses œuvres sous l’initiale ambiguë « Mel Bonis » pour contourner les préjugés masculins — une pratique courante chez les compositrices de l’époque. Ses plus de 300 œuvres pour piano solo, musique de chambre et mélodie constituent un corpus remarquable que des enregistrements récents commencent à faire connaître du grand public.

Louise Farrenc (1804-1875) fut l’une des rares femmes à obtenir un poste de professeure permanente au Conservatoire de Paris, où elle enseigna le piano pendant trente ans (1842-1872). Compositrice de symphonies, de quintettes et de sonates d’une sobriété classique remarquable dans un siècle dominé par le romantisme et la virtuosité, elle exigea et obtint du directeur du Conservatoire la même rémunération que ses collègues masculins — une victoire féministe avant la lettre dans le monde fermé des institutions musicales parisiennes.

Édith Piaf, voix du matrimoine populaire

Édith Piaf (1915-1963) transcende les catégories musicales et sociales pour incarner quelque chose d’essentiel dans l’imaginaire culturel parisien. Née Édith Giovanna Gassion, fille d’un acrobate normand et d’une chanteuse de rue, elle grandit dans la misère à Belleville (20e arr.) et sur les trottoirs du quartier de Ménilmontant. Sa voix — d’une puissance et d’une expressivité qui stupéfiaient les auditeurs de tous milieux —, qu’elle développa en chantant dans les rues avant d’être repérée par le cabaretier Louis Leplée, fit d’elle la plus grande interprète de la chanson française du XXe siècle.

Ses chansons — « La Vie en rose », « Non, je ne regrette rien », « L’Hymne à l’amour », « Milord » — sont des monuments du matrimoine musical mondial, chantées et reprises dans toutes les langues. Elle écrivit elle-même les paroles de nombreux de ses titres et choisit ses compositeurs avec une sûreté de goût qui témoigne d’un sens musical profond. Elle lança les carrières d’Yves Montand, Charles Aznavour et Georges Moustaki.

Son appartement du 5, rue Crespin-du-Gast (11e arr.) est aujourd’hui le musée Édith Piaf — un espace intime et émouvant où sont conservés ses robes, ses objets personnels et des archives photographiques. La grande fresque murale du boulevard de Ménilmontant la représente dans sa robe noire, bras ouverts, en hommage du quartier où elle grandit.

Les femmes qui écrivirent les paroles de leurs chansons — comme Barbara ou les chansonnières de Saint-Germain — prolongent une tradition littéraire au féminin que notre guide des femmes écrivaines et poètes de Paris retrace depuis les salonnières du XVIIe siècle jusqu’aux prix Nobel contemporains.

Chanteuse française sur la scène d'un cabaret de Saint-Germain-des-Prés dans les années 1950

Barbara et Juliette Gréco : les interprètes-compositrices de Saint-Germain

Barbara (1930-1997), née Monique Serf, et Juliette Gréco (1927-2020) représentent deux figures complémentaires du matrimoine musical parisien d’après-guerre. Toutes deux liées au quartier de Saint-Germain-des-Prés, elles incarnent la chanson française intellectuelle et engagée des années 1950-1970.

Barbara fut d’abord une pianiste et compositrice à part entière avant d’être une interprète : elle écrivit et composa elle-même la quasi-totalité de ses chansons (« Dis, quand reviendras-tu ? », « Nantes », « L’Aigle noir »), ce qui la distingue de la plupart de ses contemporaines. Son répertoire, hanté par la mélancolie, l’amour et la mort, porte une empreinte personnelle immédiatement reconnaissable. Elle se produisit pendant des décennies à l’Olympia et au théâtre du Châtelet, devenant une institution de la scène parisienne.

Juliette Gréco, égérie des philosophes existentialistes de Saint-Germain-des-Prés — elle chanta des textes de Sartre et de Prévert mis en musique par Joseph Kosma —, fut moins compositrice qu’interprète d’exception. Sa façon de « dire » une chanson, à mi-chemin entre le récit et le chant, influença des générations d’artistes. Son appartement de la rue Lauriston (16e arr.) et les caves de Saint-Germain où elle se produisit dans les années 1950 appartiennent au patrimoine musical de la rive gauche.

Le jazz au féminin à Paris

Paris fut, au XXe siècle, un refuge pour les musiciens de jazz afro-américains qui fuyaient la ségrégation raciale aux États-Unis — et les femmes ne furent pas absentes de cette diaspora musicale. La pianiste Mary Lou Williams (1910-1981) vécut à Paris pendant plusieurs années dans les années 1950, fréquentant le club de jazz de la rue Saint-Benoît. La chanteuse Billie Holiday se produisit à Paris en 1954 dans un concert mémorable à la Salle Pleyel.

Du côté français, la pianiste Germaine Leroux fut une figure de la scène de jazz parisienne des années 1930, participant aux orchestres de danse des cabarets de Montmartre. Ces musiciennes de jazz, longtemps oubliées, font l’objet d’une redécouverte progressive grâce aux archives de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) et aux travaux de musicologues spécialisées dans le jazz féminin.

Le Conservatoire de Paris et les femmes dans la musique classique

Le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP), installé depuis 1990 dans un bâtiment spectaculaire de la Villette (19e arr., architecte Christian de Portzamparc), a une longue histoire de relation ambivalente avec les femmes musiciennes. Fondé en 1795, il accueillit des femmes dans ses classes d’instrument dès l’origine — mais dans des classes séparées des hommes, et dans des disciplines jugées « féminines » (piano, chant, harpe).

La composition et la direction d’orchestre restèrent longtemps des citadelles masculines. Les victoires pionnières de Lili Boulanger (prix de Rome 1913) et de Nadia Boulanger (direction d’orchestre) ne suffirent pas à ouvrir durablement ces spécialités aux femmes. Ce n’est qu’à partir des années 1980-1990 que des compositrices comme Betsy Jolas (née en 1926, professeure au CNSMDP de 1975 à 1994) purent s’imposer comme professeurs et compositrices reconnues par l’institution.

Aujourd’hui, la scène musicale parisienne est plus paritaire dans ses interprètes que dans ses créateurs et dirigeants. La Philharmonie de Paris, sous la direction de Laurent Bayle puis d’autres directeurs, fait des efforts visibles pour programmer des compositrices et des chefs d’orchestre féminines — mais l’équilibre reste à atteindre.

L’IRCAM et les compositrices contemporaines

L’Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique (IRCAM), fondé par Pierre Boulez en 1977 au Centre Pompidou, est le plus grand centre de recherche musicale d’Europe. Dès ses débuts, des compositrices y travaillèrent : Betsy Jolas, puis des créatrices comme Kaija Saariaho (finlandaise, résidente régulière à Paris), Unsuk Chin et Olga Neuwirth y ont réalisé des œuvres qui repoussent les frontières de la musique électroacoustique.

Kaija Saariaho (1952-2023), qui vécut à Paris pendant plus de trente ans et collabora étroitement avec l’IRCAM, est la compositrice qui a le plus transformé la musique contemporaine parisienne depuis Lili Boulanger. Son opéra « L’Amour de loin » (créé à Salzbourg en 2000, repris à l’Opéra de Paris) est considéré comme l’un des grands opéras du début du XXIe siècle. Elle reçut le prix Polar Music en 2013 et le Sibelius Prize en 2011, parmi de nombreuses autres distinctions.

Scènes actuelles et matrimoine musical vivant

Le matrimoine musical féminin parisien est vivant et se renouvelle continuellement. Des chanteuses comme Christine and the Queens (Héloïse Letissier), Zaz, Pomme et Suzane poursuivent une tradition de la chanson française tout en l’actualisant avec des influences pop, électroniques et politiques. Pour explorer la richesse du patrimoine musical des femmes, des ressources documentaires et des playlists permettent de découvrir des siècles de création musicale féminine.

Les Journées nationales du Matrimoine, chaque 19 septembre, proposent des concerts gratuits dans des lieux patrimoniaux parisiens — cathédrales, hôtels particuliers, jardins — où des musiciennes interprètent des œuvres de compositrices des siècles passés et du présent. C’est l’une des meilleures occasions de découvrir en une journée l’ampleur et la diversité du matrimoine musical parisien, de la Renaissance à nos jours.

Le festival Sons d’Hiver, en région parisienne, et les Nuits musicales de l’abbaye de Royaumont — à une heure de Paris — programmèrent régulièrement des musiciennes et compositrices dans des contextes patrimoniaux. Ces festivals sont des compléments précieux à l’offre des grandes salles parisiennes pour qui souhaite explorer le matrimoine musical dans toute sa profondeur historique.