Le Paris du XIXe siècle est souvent présenté comme la capitale mondiale de la culture, le centre de l’impressionnisme, du romantisme et de la modernité artistique. Pourtant, une part considérable de ce rayonnement culturel est due à des femmes dont les noms ont été effacés des récits officiels, dont les œuvres ont été attribuées à des hommes ou dont les apports ont été minimisés par des contemporains soucieux de maintenir l’ordre social. Ce guide du matrimoine du XIXe siècle rend hommage à ces femmes oubliées : les peintres que le Salon et l’École des Beaux-Arts tenaient à l’écart, les écrivaines contraintes d’adopter des pseudonymes masculins pour être publiées et lues, les communardes qui tinrent les barricades et organisèrent l’éducation populaire, les premières féministes qui rédigèrent les manifestes d’une émancipation encore à venir. Leur patrimoine — leur matrimoine — est le socle sur lequel repose la culture contemporaine.

La condition des femmes à Paris au XIXe siècle : un contexte de contraintes

Comprendre le matrimoine du XIXe siècle impose de saisir d’abord les contraintes légales, sociales et culturelles dans lesquelles vivaient les femmes de l’époque. Le Code civil napoléonien de 1804 plaçait les femmes mariées en état d’incapacité juridique quasi totale : elles ne pouvaient pas signer de contrats, ouvrir un compte en banque, exercer une profession libérale ou ester en justice sans l’autorisation de leur mari. Cette tutelle masculine s’exerçait sur tous les aspects de la vie économique et sociale.

L’accès à l’éducation supérieure était également verrouillé. L’École des Beaux-Arts de Paris n’admettait pas les femmes avant 1897. Le Conservatoire national de musique acceptait des étudiantes mais les excluait de fait des postes d’enseignement et de direction. Les facultés universitaires étaient nominalement ouvertes aux femmes après 1861, mais les pratiques sociales et les préjugés des professeurs rendaient leur parcours extrêmement difficile.

Les femmes des classes populaires : un matrimoine du travail et de la résistance

Si le matrimoine artistique et littéraire est le plus documenté, il faut rappeler que la majorité des femmes parisiennes du XIXe siècle étaient des ouvrières, des domestiques, des blanchisseuses ou des marchandes. Leur matrimoine est différent : c’est celui de la résistance quotidienne à l’exploitation, des grèves ouvrières, des sociétés de secours mutuel et des premières associations féministes ouvrières. Hubertine Auclert, fondatrice en 1876 du groupe “Le Droit des femmes” et pionnière de la revendication du droit de vote, est l’une des figures les plus représentatives de ce matrimoine populaire et politique.

Peintres refusées au Salon : les femmes et l’institution artistique

Le Salon de peinture et de sculpture, exposition officielle organisée annuellement par l’Académie des Beaux-Arts, était le centre névralgique du monde de l’art au XIXe siècle. Y être accepté conditionnait la reconnaissance publique, les commandes de l’État et les possibilités de carrière. Y être refusé pouvait signifier l’anonymat durable.

Berthe Morisot (1841-1895) est la figure la plus connue des femmes impressionnistes, mais elle fut loin d’être la seule. Élève de Guichard et de Corot, elle exposa régulièrement au Salon officiel avant de rejoindre le groupe impressionniste à partir de 1874. Son œuvre, longtemps présentée comme secondaire par rapport à celle de son beau-frère Édouard Manet, est aujourd’hui reconnue comme l’une des plus inventives du mouvement. Sa peinture Le Berceau (1872) figure parmi les chefs-d’œuvre de l’impressionnisme.

Pour explorer l’ensemble du matrimoine pictural parisien, des impressionnistes aux plasticien·nes contemporain·es, notre guide des femmes peintres et sculptrices de Paris recense les œuvres et les musées qui conservent cet héritage.

Marie Bracquemond et Eva Gonzalès : deux destins contrariés

Marie Bracquemond (1840-1916) est une autre figure majeure du patrimoine pictural féminin du XIXe siècle. Élève de Jean-Auguste-Dominique Ingres, elle développa un style impressionniste lumineux et coloré que son mari peintre considérait d’un œil peu favorable, allant jusqu’à lui conseiller d’abandonner la peinture. Elle cessa effectivement de peindre vers 1890, vraisemblablement sous cette pression conjugale. Ses œuvres, redécouvertes au XXe siècle, sont aujourd’hui conservées dans plusieurs collections publiques françaises.

Eva Gonzalès (1849-1883), élève et modèle de Manet, mourut à 34 ans des suites d’un accouchement, laissant une œuvre réduite mais d’une grande qualité technique. Son Nid d’enfants et son Portrait d’une enfant témoignent d’une sensibilité et d’une maîtrise formelle que ses contemporains masculins n’hésitaient pas à reconnaître, tout en la classifiant systématiquement dans la catégorie des “femmes peintres” — comme si le genre constituait une espèce à part dans la taxonomie artistique.

Soirée dans un salon parisien du XIXe siècle, femmes en robes d'époque autour d'un piano

Écrivaines et pseudonymes : George Sand et la stratégie du masque masculin

George Sand (1804-1876) est sans doute la figure la plus emblématique du matrimoine littéraire parisien du XIXe siècle. Née Amantine Lucile Aurore Dupin, baronne Dudevant par son mariage, elle adopta le pseudonyme masculin George Sand en 1832 pour publier son premier roman Indiana. Ce choix n’était pas uniquement stratégique : il lui permettait aussi une liberté sociale que son identité féminine lui aurait refusée, portant des vêtements masculins et fumant en public dans les cafés de Montparnasse.

Son œuvre est immense : plus de soixante-dix romans, des pièces de théâtre, des nouvelles et une abondante correspondance. Elle fut l’amante de Frédéric Chopin, d’Alfred de Musset et de nombreux autres artistes et intellectuels. Ses romans sociaux — La Mare au diable, La Petite Fadette, François le Champi — dépeignent la vie paysanne avec une précision ethnographique et une empathie sociale qui influencèrent profondément la littérature réaliste française.

Marceline Desbordes-Valmore et la poésie au féminin

Avant George Sand, Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859) avait ouvert la voie à une expression lyrique au féminin d’une intensité inégalée. Poète, actrice et chantrice, elle publia ses premiers recueils de poèmes au début du XIXe siècle et reçut des éloges de Charles Baudelaire lui-même, qui voyait en elle l’une des rares voix authentiquement originales de la poésie française de son temps. Sa vie personnelle fut marquée par les deuils — plusieurs de ses enfants moururent en bas âge — et par la pauvreté, mais elle continua à écrire et à publier jusqu’à la fin de sa vie.

Les communardes : le matrimoine de la révolution sociale

La Commune de Paris (mars-mai 1871) est un épisode fondateur du matrimoine politique parisien. Pendant les soixante-douze jours que dura la Commune, des centaines de femmes jouèrent des rôles décisifs dans l’organisation sociale, l’enseignement laïque et la défense armée des barricades. L’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, fondée par Élisabeth Dmitrieff, constitua la première organisation féministe ouvrière de l’histoire française.

Les femmes de la Commune furent particulièrement ciblées par la répression versaillaise après la Semaine sanglante de mai 1871. Accusées d’avoir incendié des monuments parisiens — accusation en grande partie injustifiée, née de la figure mythique des “pétroleuses” —, elles furent fusillées, déportées ou emprisonnées en grand nombre. Louise Michel, la plus célèbre d’entre elles, fut déportée en Nouvelle-Calédonie de 1873 à 1880.

La figure de Louise Michel et son rayonnement politique sont développés dans notre guide des révolutionnaires et philosophes femmes de Paris, qui retrace les combats des militantes depuis la Révolution de 1789 jusqu’au XXe siècle.

Femmes de la Commune de Paris dans les rues, scène historique illustrée

Le Mur des Fédérés et la mémoire des communardes

Le Mur des Fédérés, au cimetière du Père-Lachaise dans le XXe arrondissement, est le lieu de mémoire central de la Commune. C’est là que furent fusillés les derniers fédérés dans les derniers jours de mai 1871, et c’est là que chaque année, le dimanche suivant le 28 mai, des milliers de personnes viennent déposer des fleurs en mémoire des insurgés. Le matrimoine de la Commune est présent dans ce lieu de pèlerinage : des plaques nominales rappellent les femmes qui combattirent et moururent pour la Commune.

Les premières féministes parisiennes : construire le matrimoine politique

Le XIXe siècle est aussi le siècle où les premières théories et organisations féministes se structurèrent à Paris. Olympe de Gouges, bien que guillotinée en 1793, avait planté le germe avec sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Au XIXe siècle, ce germe se développa en plusieurs courants distincts : le féminisme républicain, le féminisme socialiste et le féminisme religieux.

Jenny d’Héricourt (1809-1875), philosophe et sage-femme, publia La Femme affranchie en 1860, réfutant point par point les arguments de Proudhon contre l’émancipation des femmes. Hubertine Auclert (1848-1914) fonda en 1876 la société “Le Droit des femmes” et fut la première à utiliser publiquement le mot “féminisme” dans son sens moderne. Elle mena pendant des décennies une campagne pour le droit de vote des femmes, allant jusqu’à refuser de payer ses impôts et à renverser une urne électorale en 1908.

Madeleine Pelletier et le féminisme radical

À la toute fin du XIXe siècle et au début du XXe, Madeleine Pelletier (1874-1939) radicalisa le féminisme français en articulant émancipation des femmes, socialisme et libre pensée. Première femme médecin en psychiatrie en France, elle milita pour l’avortement libre, la libre disposition du corps et l’éducation sexuelle. Son roman La Femme vierge (1933), longtemps censuré, est aujourd’hui considéré comme un texte fondateur du féminisme français. La consultation des ouvrages sur le patrimoine qui lui sont consacrés permet de mieux mesurer l’étendue de son apport intellectuel.

Le Code Napoléon et les résistances : une histoire juridique du matrimoine

L’histoire du matrimoine du XIXe siècle est aussi une histoire juridique : celle des femmes qui résistèrent aux dispositions les plus oppressives du Code civil napoléonien. Ce code, entré en vigueur en 1804 et resté largement intact jusqu’aux réformes du XXe siècle, constituait un obstacle structurel à l’émancipation féminine.

L’article 213 du Code civil établissait que “le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari”. L’article 215 stipulait que “la femme ne peut ester en jugement sans l’autorisation de son mari”. Ces dispositions s’appliquaient à toutes les femmes mariées, quelle que soit leur fortune ou leur niveau d’instruction.

Des avocates comme Jeanne Chauvin (1862-1926) luttèrent pendant des décennies pour obtenir le droit d’exercer leur profession malgré ces obstacles. Docteure en droit en 1892, elle dut attendre la loi du 1er décembre 1900 pour être autorisée à plaider devant les tribunaux. Son admission au barreau de Paris le 22 novembre 1900 constitue une date fondatrice du matrimoine juridique français.

L’Académie française et les femmes : deux siècles d’exclusion

L’Académie française, fondée en 1635 par Richelieu pour réguler la langue française, n’admit aucune femme dans ses rangs pendant plus de trois siècles. Cette exclusion, codifiée et assumée, priva le matrimoine littéraire français de la reconnaissance institutionnelle la plus haute accordée aux écrivains.

Plusieurs femmes tentèrent de poser leur candidature au cours du XIXe siècle. George Sand elle-même, dont l’œuvre rivalise en ampleur et en influence avec celle de Victor Hugo ou de Balzac, aurait pu légitimement prétendre à l’un des quarante fauteuils. Mais l’Académie, jalouse de ses prérogatives, maintint son règlement prohibitif jusqu’en 1980, date à laquelle Marguerite Yourcenar franchit enfin les portes du Quai Conti.

L’exclusion des femmes des académies provinciales

Le problème de l’exclusion institutionnelle ne se limitait pas à la seule Académie française. Les académies provinciales, les sociétés savantes, les associations littéraires et les cercles artistiques reproduisaient le même modèle d’exclusion. Les Académies de peinture, de sculpture et d’architecture admettaient quelques femmes à titre honorifique mais les excluaient systématiquement des postes de direction et des jurys d’admission.

Cette exclusion systémique explique pourquoi le matrimoine du XIXe siècle est à la fois si riche — les femmes créèrent en dehors et malgré les institutions — et si peu documenté : sans accès aux archives académiques, sans fauteuils officiels, sans prix et sans commandes d’État, les traces de leur travail sont dispersées dans des collections privées, des journaux intimes et des correspondances familiales que les chercheurs redécouvrent encore aujourd’hui.