Le 15 mars 2021 : un jour historique pour le matrimoine autochtone

Le 15 mars 2021, le Sénat américain confirmait par 51 voix contre 40 la nomination de Debra Anne Haaland au poste de secrétaire à l’Intérieur des États-Unis. Ce vote marquait un tournant dans l’histoire américaine : pour la première fois depuis la création du département de l’Intérieur en 1849, la personne chargée de gérer les terres fédérales — et, avec elles, les relations avec les quelque 574 nations tribales reconnues par le gouvernement fédéral — était elle-même membre d’une de ces nations.

Deb Haaland est une femme de la nation Pueblo de Laguna, au Nouveau-Mexique. La nation Pueblo est l’une des nations amérindiennes qui ont le mieux résisté à la colonisation espagnole puis américaine : son architecture en adobe, ses pratiques céramiques, ses langues (le keresan pour les Pueblo de Laguna) et ses traditions spirituelles ont survécu à cinq siècles de pression coloniale. Elle est l’une des nations qui maintiennent encore aujourd’hui une organisation sociale matrilinéaire, où la transmission du clan et la propriété des maisons passent par les femmes.

La nomination de Haaland intervient dans un contexte de prise de conscience renouvelée des injustices historiques subies par les peuples autochtones d’Amérique du Nord : les protestations contre l’oléoduc Dakota Access à Standing Rock (2016-2017), le mouvement #LandBack, les débats sur le Columbus Day et son remplacement par l’Indigenous Peoples Day, les révélations sur les sépultures non marquées dans les pensionnats indiens au Canada (2021). Sa nomination est perçue comme un signal symbolique fort dans ce contexte.

Paysage du Nouveau-Mexique au coucher du soleil, mesas rouges et ciel orangé, terre ancestrale Pueblo

Le matrimoine Pueblo : les femmes gardiennes de la culture

Pour comprendre la portée symbolique de la nomination de Deb Haaland, il faut comprendre le rôle central que jouent les femmes dans la culture Pueblo et dans la transmission de ce que l’on pourrait appeler le matrimoine Pueblo.

La société Pueblo est organisée sur une base matrilinéaire et matrilocale : le clan se transmet par la mère, les femmes sont les propriétaires traditionnelles des maisons et des réserves de nourriture, et le mari vient s’installer dans la famille de la femme après le mariage. Cette organisation sociale place les femmes au cœur de la continuité culturelle et généalogique de la communauté.

Les femmes Pueblo sont les gardiennes des techniques céramiques qui constituent l’une des expressions artistiques les plus élaborées de la culture Pueblo. La céramique Pueblo — des poteries peintes avec des motifs géométriques ou représentatifs d’une finesse et d’une complexité remarquables — est une tradition qui remonte à plusieurs millénaires et qui a connu un renouveau extraordinaire au XXe siècle grâce à des artistes comme Maria Martinez (San Ildefonso Pueblo, 1887-1980), dont les poteries noires sur noir sont aujourd’hui dans les plus grandes collections d’art du monde.

Maria Martinez est elle-même une figure du matrimoine autochtone : céramiste dont le talent a été reconnu internationalement, elle a travaillé avec des anthropologues pour transmettre et revaloriser les techniques ancestrales, formé des dizaines d’apprenties et contribué à transformer la céramique Pueblo en art reconnu par les institutions artistiques américaines. Elle illustre comment la transmission du savoir féminin peut être simultanément un acte de résistance culturelle et un acte de création artistique.

La destruction du matrimoine autochtone : le système des pensionnats indiens

Pour mesurer la portée du travail de réhabilitation qu’incarne la nomination de Deb Haaland, il faut comprendre l’ampleur de la destruction culturelle qui a précédé. Le système des pensionnats indiens fédéraux — Indian Boarding Schools — est l’une des politiques les plus destructrices jamais menées contre les peuples autochtones d’Amérique du Nord.

Ces établissements, dont le premier a été ouvert en 1879 à Carlisle (Pennsylvanie) sous la direction du colonel Richard Henry Pratt, avaient pour mission explicite d’effacer les cultures autochtones. La formule de Pratt est restée tristement célèbre : “Kill the Indian, save the man” (tuer l’Indien, sauver l’homme). Les enfants amérindiens, parfois arrachés à leurs familles par la force, étaient placés dans ces établissements où il leur était interdit de parler leurs langues, de pratiquer leurs rituels, de porter leurs vêtements traditionnels et de maintenir tout contact avec leurs familles.

Entre 1819 et les années 1970 (date de la fermeture des derniers pensionnats), plus de 400 pensionnats fédéraux ont fonctionné aux États-Unis, accueillant des dizaines de milliers d’enfants. Les conséquences ont été catastrophiques : traumatismes intergénérationnels, pertes linguistiques irréparables (plus de la moitié des langues amérindiennes sont aujourd’hui moribondes ou éteintes), ruptures dans la transmission des savoirs traditionnels.

C’est précisément le matrimoine autochtone qui a été le plus directement visé par ce système : les savoirs que les femmes transmettaient à leurs filles (langues, techniques artisanales, pratiques médicinales, rituels, chants), les liens matrilinéaires qui structuraient les sociétés comme celle des Pueblo, la relation à la terre qui fondait les identités culturelles autochtones — tout cela a été systématiquement détruit ou désorganisé par les pensionnats.

La Federal Indian Boarding School Initiative lancée par Haaland en 2021 est la première enquête systématique sur l’histoire de ces établissements menée par le gouvernement fédéral américain. Son rapport, publié en 2022, a recensé 53 décès d’enfants dans ces établissements — un chiffre certainement très en dessous de la réalité — et identifié les traces de plus de 50 sites de sépultures non marquées. Ce travail de mémoire est une condition nécessaire à la restitution du matrimoine autochtone.

Céramique Pueblo traditionnelle peinte de motifs géométriques noirs sur fond blanc, art matrilinéaire autochtone

Le mouvement #LandBack et la souveraineté culturelle féminine

Le mouvement #LandBack (retour des terres) a émergé comme hashtag viral vers 2018-2019 et a pris une ampleur internationale dans le contexte des manifestations Black Lives Matter de 2020. Il repose sur une analyse simple mais radicale : toutes les formes d’oppression subies par les peuples autochtones — pauvreté, crises sanitaires, marginalisation culturelle, perte des langues — ont pour racine commune la dépossession territoriale qui a accompagné la colonisation.

La restitution des terres est donc, dans cette analyse, la condition de toutes les autres réparations. Mais le mouvement #LandBack ne revendique pas seulement la propriété foncière : il réclame la souveraineté culturelle — le droit pour les nations autochtones de gérer leurs propres cultures, de transmettre leurs propres savoirs, de pratiquer leurs propres rituels sur leurs propres territoires.

Pour le matrimoine autochtone, cette dimension est fondamentale. Les savoirs des femmes amérindiennes — botanique médicinale, agriculture de subsistance, technique textile, céramique — sont des savoirs du lieu : ils ne peuvent se transmettre pleinement qu’en relation avec les plantes, les terres et les paysages qui en sont le contexte naturel. Une femme Pueblo déplacée de ses terres ancestrales ne peut pas transmettre à ses filles la connaissance des plantes médicinales locales, la technique des poteries faites avec l’argile de la région, les chants liés aux rituels du cycle agricole. La dépossession territoriale est donc aussi une dépossession du matrimoine.

La nomination de Deb Haaland à la tête du département de l’Intérieur — le département qui gère les terres fédérales, dont une grande partie a été prise aux nations autochtones — est perçue dans ce contexte comme un pas symbolique vers la reconnaissance de la souveraineté culturelle autochtone. Elle ne résout pas la question foncière, mais elle met une voix autochtone à la table où se prennent les décisions concernant les terres.

La tradition orale : cœur du matrimoine amérindien

Dans la plupart des cultures amérindiennes, la tradition orale est le vecteur principal de transmission de la culture, de l’histoire et de la spiritualité. Et dans la majorité de ces cultures, les femmes jouent un rôle central dans cette transmission : elles racontent les récits des origines aux enfants, chantent les berceuses qui portent les noms des ancêtres, enseignent les protocoles de la relation avec les esprits et les forces naturelles.

Ce matrimoine oral est particulièrement menacé par la disparition des langues. Sur les quelque 175 langues amérindiennes encore parlées aux États-Unis, la grande majorité n’a plus que quelques dizaines de locuteurs âgés. Certaines ne comptent plus qu’un ou deux locuteurs courants. La langue Keresan, parlée par les Pueblo de Laguna dont est issue Deb Haaland, est dans une situation moins critique que beaucoup d’autres, avec plusieurs milliers de locuteurs, mais elle reste vulnérable.

La revitalisation des langues amérindiennes est un enjeu central du matrimoine autochtone : sans langue, les récits, les chants, les noms et les protocoles qui constituent le cœur de ce patrimoine oral ne peuvent pas être transmis dans leur plénitude. Des programmes de revitalisation linguistique sont développés depuis les années 1990 dans de nombreuses nations tribales, souvent sous l’impulsion de femmes ainées qui sont les dernières locuteurs courantes de leurs langues.

Le parallèle avec le matrimoine français : une convergence transatlantique

La France et les États-Unis ont développé des approches différentes mais convergentes de la question du matrimoine. En France, le concept est apparu dans un contexte d’égalité formelle des droits : le travail du matrimoine consiste à corriger des inégalités de fait dans les institutions culturelles — musées, académies, programmes scolaires — qui persistent malgré un cadre légal égalitaire.

Aux États-Unis, dans le contexte des peuples autochtones, le matrimoine s’inscrit dans une histoire de déni des droits et de destruction culturelle organisée par l’État. La question n’est pas seulement d’être mieux représenté dans les musées ou les programmes scolaires : c’est de récupérer une souveraineté culturelle qui a été violemment arrachée.

Ces deux contextes différents partagent pourtant un dénominateur commun : la conviction que les femmes sont des actrices culturelles à part entière, que leurs créations, leurs savoirs et leurs traditions méritent la même reconnaissance et la même protection que ceux des hommes, et que les institutions culturelles ont un rôle crucial à jouer dans cette reconnaissance.

La Journée nationale du Matrimoine du 19 septembre en France et les politiques de protection du patrimoine culturel immatériel des nations autochtones aux États-Unis peuvent être lues comme deux réponses différentes à un même défi : comment une société reconnaît-elle et protège-t-elle la contribution culturelle des femmes et des groupes historiquement marginalisés ?

L’impact symbolique de la nomination de Haaland pour les femmes autochtones

La nomination de Deb Haaland a eu un impact symbolique immédiat et profond dans les communautés amérindiennes des États-Unis. Pour les jeunes femmes autochtones, voir une personne qui partage leur identité — femme, amérindienne, militante des droits autochtones — accéder au plus haut niveau de l’administration fédérale a une portée que les sociologues appellent l‘“effet de représentation” : la visibilité d’un modèle rend possible l’identification et élargit le champ des possibles imaginés.

Mais l’impact symbolique va au-delà de la représentation individuelle. Il touche à la reconnaissance institutionnelle d’une culture et d’un matrimoine longtemps ignorés ou méprisés. Quand Deb Haaland prend ses fonctions en portant ses bijoux traditionnels Pueblo et ses vêtements cérémonials, elle affirme que le matrimoine autochtone a sa place dans les plus hautes sphères de l’État américain.

Pour explorer comment Paris valorise le matrimoine international, consultez notre guide sur le matrimoine international à Paris.

Les femmes révolutionnaires et philosophes qui ont porté en France des causes similaires à celles de Haaland sont présentées dans notre guide des révolutionnaires et philosophes femmes à Paris.

Conclusion : le matrimoine comme acte de résistance et de reconstruction

La nomination de Deb Haaland illustre une vérité fondamentale sur le matrimoine comme concept et comme projet : il est à la fois un acte de mémoire et un acte politique. Restituer le patrimoine culturel des femmes — amérindiennes, françaises, ou d’ailleurs — c’est à la fois reconnaître une dette historique envers celles dont les créations ont été ignorées ou volées, et créer les conditions d’une culture future plus juste et plus diverse.

Le matrimoine amérindien — les traditions orales, les savoirs botaniques, les techniques céramiques et textiles, les langues, les relations à la terre — est un patrimoine vivant, qui se pratique et se transmet, et qui ne peut survivre que dans des conditions politiques et institutionnelles favorables. La nomination de Deb Haaland contribue à créer ces conditions, même si le chemin vers la pleine restitution de la souveraineté culturelle des nations autochtones est encore long.

En France, comme aux États-Unis, le matrimoine est une affaire d’aujourd’hui autant qu’une affaire d’hier. Il ne s’agit pas seulement de réparer les injustices du passé — en nommant les modèles anonymisés dans les tableaux de musée, en intégrant les femmes philosophes dans les programmes de philosophie, en restituant les terres aux nations autochtones — mais de construire un avenir culturel dans lequel la contribution créatrice des femmes est reconnue, valorisée et transmise sans être à nouveau effacée.