Les femmes et la vie intellectuelle à Paris aux XVIIe et XVIIIe siècles : un contexte hostile

Comprendre le rôle des femmes dans la vie littéraire et intellectuelle parisienne des XVIIe et XVIIIe siècles suppose d’abord de mesurer l’étendue des exclusions auxquelles elles faisaient face. Ces exclusions n’étaient pas seulement symboliques : elles étaient institutionnelles, légales et physiques.

L’Académie française, fondée en 1635 sous la direction du cardinal de Richelieu, n’admettait aucune femme. Aucun texte ne l’interdisait explicitement, mais la chose allait tellement de soi que personne ne prenait la peine de la justifier. Ce n’est qu’en 1980 que Marguerite Yourcenar en est devenue la première membre féminine — soit 345 ans après sa fondation. Les académies provinciales, qui se multiplient au XVIIIe siècle, admettent quelques femmes à titre exceptionnel, mais toujours comme membres “associées” ou “honoraires”, jamais à égalité avec les membres masculins.

Les universités ne formaient pas d’étudiantes : aucune femme ne pouvait obtenir de grade universitaire avant le XIXe siècle. La marquise du Châtelet, l’une des mathématiciennes les plus brillantes de son siècle, n’a pu accéder aux cours du Collège royal (futur Collège de France) qu’en se déguisant en homme. Les bibliothèques publiques, les clubs de lecture, les sociétés savantes étaient des espaces masculins.

Dans ce contexte, le salon littéraire est apparu comme le seul espace d’accès à la vie intellectuelle qui était accessible aux femmes cultivées — un espace qu’elles ont non seulement investi mais façonné selon leurs propres règles.

Gravure du XVIIIe siècle représentant un salon littéraire parisien avec des femmes et des philosophes en conversation

L’hôtel de Rambouillet : le premier salon littéraire parisien (1607-1660)

Le premier grand salon littéraire parisien est celui de Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet (1588-1665), tenu dans son hôtel particulier de la rue Saint-Thomas-du-Louvre (aujourd’hui disparu, dans le 1er arrondissement) à partir de 1607.

La marquise de Rambouillet avait aménagé son hôtel de façon inédite : là où les demeures aristocratiques de l’époque répartissaient les pièces en enfilade, elle a inventé la chambre en alcôve — sa fameuse “chambre bleue” — où elle recevait, semi-allongée sur des coussins, les écrivains, poètes et aristorates qu’elle avait sélectionnés. Ce dispositif spatial n’est pas anodin : il mettait la maîtresse de maison au centre physique et intellectuel de la réunion, tout en contournant l’étiquette de cour qui aurait imposé une hiérarchie différente.

L’hôtel de Rambouillet a accueilli pendant un demi-siècle les figures les plus brillantes de la vie littéraire française : Vincent Voiture, Jean-Louis Guez de Balzac, Corneille, Bossuet, La Rochefoucauld et, plus tard, Madeleine de Scudéry. Ce dernier nom est important : Scudéry (1607-1701), romancière dont les œuvres monumentales (Le Grand Cyrus, Clélie) atteignaient plusieurs milliers de pages, était l’une des figures les plus admirées de son époque. Elle a aussi inventé une carte allégorique des sentiments, la “Carte du Tendre”, qui a fait date dans l’histoire de la littérature française.

Ce que la marquise de Rambouillet a créé n’est pas seulement un cercle mondain : c’est un modèle de sociabilité intellectuelle mixte qui allait traverser deux siècles et jouer un rôle déterminant dans la vie culturelle française.

Madame de Sévigné : l’épistolière comme forme littéraire majeure

Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696), incarne peut-être mieux que toute autre figure le destin du matrimoine littéraire : une œuvre majeure, reconnue par tous ses contemporains, mais qui n’a pas suivi les circuits ordinaires de la publication et de la reconnaissance officielles.

Sévigné était une habituée des salons parisiens, notamment de celui de la marquise de Sablé et de l’hôtel de la Rochefoucauld. Mais c’est dans ses lettres que son génie s’est le plus pleinement exprimé. Ses quelque 1 100 lettres conservées — adressées principalement à sa fille Françoise-Marguerite, comtesse de Grignan, après son mariage en 1671 et son départ pour la Provence — constituent un témoignage incomparable sur la vie de la cour de Louis XIV et, plus généralement, sur la vie quotidienne, intellectuelle et affective d’une femme brillante du XVIIe siècle.

Ses lettres ne décrivent pas seulement les événements de la cour — les fêtes de Versailles, le procès de Fouquet, les guerres du roi, la mort de Turenne, les premières représentations de Racine et de Molière. Elles pensent : elles débattent de littérature avec une liberté de jugement rare, commentent les sermons de Bossuet et les romans de La Calprenède, analysent les sentiments avec une psychologie fine et souvent désabusée, réfléchissent à la vieillesse et à la mort avec une sérénité mélancolique.

La particularité de l’œuvre de Sévigné est qu’elle n’a pas été écrite pour être publiée : ce sont des lettres familiales, dictées par la nécessité de maintenir un lien avec une fille adorée mais éloignée. Elles ont été copiées et diffusées de son vivant sans son consentement, puis publiées après sa mort à partir de 1725. Ce mode de transmission illustre une caractéristique fréquente du matrimoine littéraire : les œuvres des femmes accèdent souvent à la reconnaissance par des voies obliques, en dehors des circuits officiels de la publication et de la légitimation académique.

Ninon de l’Enclos : l’indépendance comme art de vivre

Anne de Lenclos, dite Ninon de l’Enclos (1620-1705), est une figure qui échappe à toutes les catégories. Ni épouse, ni religieuse, ni courtisane au sens péjoratif du terme, elle a inventé un mode d’existence radicalement nouveau pour une femme du XVIIe siècle : celui d’une femme libre, indépendante économiquement et affectivement, dont le salon est devenu l’un des centres de la vie intellectuelle parisienne.

Ninon de l’Enclos a refusé toute sa vie le mariage, qu’elle considérait comme une forme de servitude incompatible avec son idéal de liberté. Elle a entretenu des relations successives ou simultanées avec des hommes de tous milieux — aristocrates, financiers, philosophes — qu’elle choisissait et quittait selon ses propres désirs. Cette liberté affective lui a valu deux emprisonnements à la demande de sa mère, soucieuse de son salut, mais elle n’a jamais renoncé à son mode de vie.

Son salon de la rue des Tournelles (dans le Marais actuel) a accueilli Molière, La Rochefoucauld, Saint-Évremond, et plus tard le jeune Voltaire, qui lui rend hommage dans plusieurs textes. Elle a écrit des lettres d’une grande finesse sur la nature de l’amour et de la liberté, réfutant avec humour et élégance les injonctions morales de son temps. Son Traité de la coquetterie (attribué) et sa correspondance avec Saint-Évremond ont circulé manuscrits et imprimés, lui valant une réputation européenne.

Ce qui est remarquable dans le cas de Ninon de l’Enclos, c’est que sa liberté intellectuelle et sa liberté de mœurs étaient inséparables. En refusant le cadre conjugal et la dépendance économique qui l’accompagnait, elle s’est donné les moyens de penser librement et de tenir un discours public sur l’amour, la philosophie et la société — un discours que les femmes mariées ou religieuses de son époque auraient eu bien du mal à tenir.

Portrait d'une salonnière du XVIIIe siècle, robe à broderies, plume à la main, bibliothèque en fond

Le cercle de Mme de Lambert : la salonnière philosophe

Anne-Thérèse de Marguenat de Courcelles, marquise de Lambert (1647-1733), est l’une des salonnières les moins connues du grand public mais l’une des plus importantes pour l’histoire de la pensée des Lumières naissantes.

Son salon de l’hôtel de Nevers (dans le 6e arrondissement actuel), qu’elle tient à partir de 1710, reçoit chaque mardi les gens de lettres — Fontenelle, La Motte, Marivaux — et chaque mercredi les gens du monde. Cette double réception est caractéristique de son positionnement : elle cherche à faire dialoguer la philosophie et la mondanité, à donner à la pensée une dimension sociale et une accessibilité que les milieux académiques lui refusent.

Mais Mme de Lambert n’est pas seulement une organisatrice de la vie intellectuelle : elle est elle-même une penseure. Ses Avis d’une mère à son fils (1726) et Avis d’une mère à sa fille (1728) — publiés sans son accord, comme c’était souvent le cas pour les écrits des femmes — constituent une réflexion subtile sur l’éducation, la vertu et les différences entre les sexes. Ses Réflexions sur les femmes (1727) défendent le droit des femmes à l’éducation et à la pensée philosophique avec des arguments qui annoncent les positions de Condorcet à la fin du siècle.

Elle a contribué à faire élire à l’Académie française plusieurs de ses habitués — Marivaux, Fontenelle, La Motte — illustrant le pouvoir réel que les salonnières pouvaient exercer sur les institutions culturelles officielles dont elles étaient formellement exclues.

Madame de Staël : l’héritière du siècle des Lumières

Germaine de Staël (1766-1817) représente la génération suivante et la radicalisation du modèle de la salonnière-philosophe. Fille de Suzanne Necker, elle a grandi dans l’atmosphère intellectuelle de l’un des salons les plus brillants de Paris. Mais elle est allée bien au-delà du modèle maternel : elle a été l’une des grandes écrivaines et penseures de son temps, auteure d’œuvres qui ont transformé la littérature et la pensée européennes.

Son œuvre est considérable : De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations (1796), De la littérature (1800), Delphine (1802), Corinne ou l’Italie (1807), De l’Allemagne (1810, censuré par Napoléon) — autant d’œuvres qui ont ouvert la voie au romantisme et à la comparaison des littératures nationales européennes.

Napoleon, qui la redoutait pour l’indépendance de sa pensée et l’influence de son salon, l’a exilée de Paris à plusieurs reprises. Elle a répondu à cet exil en transformant son château de Coppet, en Suisse, en un centre intellectuel européen qui a accueilli Benjamin Constant, August Wilhelm Schlegel, Chateaubriand et de nombreux autres penseurs du temps.

Madame de Staël incarne la tension fondamentale du matrimoine intellectuel : une femme dont le génie était reconnu par tous ses contemporains, mais dont le pouvoir — jugé dangereux — était combattu par les institutions politiques. Son exemple illustre que la liberté intellectuelle des femmes a toujours été perçue, par les pouvoirs en place, comme une menace politique.

Pour explorer la place des femmes écrivaines dans l’histoire littéraire de Paris, consultez notre guide des femmes écrivaines et poètes à Paris.

La trajectoire des femmes philosophes et révolutionnaires qui ont façonné la pensée française est retracée dans notre guide des révolutionnaires et philosophes femmes à Paris.

L’héritage des salonnières dans la culture française contemporaine

L’héritage des salonnières des XVIIe et XVIIIe siècles est paradoxal. D’un côté, elles ont laissé une empreinte durable dans la culture française : l’importance accordée à la conversation, à l’élégance du style, à la clarté de l’argumentation, à l’art du mot d’esprit — toutes ces valeurs que les Français associent volontiers à leur “génie national” ont été forgées en grande partie dans les salons littéraires que des femmes ont créés et tenus.

De l’autre côté, ce rôle fondateur a été systématiquement minimisé dans l’histoire culturelle officielle. Les manuels d’histoire de la littérature présentent les Lumières comme une affaire de philosophes masculins — Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Diderot — et réduisent les salonnières à un rôle de décor ou d’hôtesses gracieuses. La contribution intellectuelle réelle de Mme d’Épinay, de Mme du Deffand, de Julie de Lespinasse, de Mme de Lambert est restée longtemps marginale dans l’historiographie officielle.

La redécouverte de ce patrimoine — de ce matrimoine — intellectuel est un travail en cours. Des historiennes comme Dena Goodman (The Republic of Letters: A Cultural History of the French Enlightenment, 1994) et Joan DeJean (Tender Geographies: Women and the Origins of the Novel in France, 1991) ont montré comment les salons parisiens tenus par des femmes ont joué un rôle structurant dans la constitution de l’espace public littéraire des Lumières. Ce travail d’historiation est essentiel pour comprendre que la culture française n’est pas seulement le produit des génies masculins que les programmes scolaires célèbrent, mais aussi des femmes brillantes qui ont créé les conditions sociales et intellectuelles dans lesquelles ces génies pouvaient s’épanouir.