Une conservatrice face à l’angle mort du patrimoine

Charlotte Dubois a passé vingt ans au département des antiquités orientales du musée du Louvre avant de rejoindre l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP) comme conservatrice en chef. C’est dans ce second poste, au contact des fouilles préventives menées dans toute la France, qu’elle a pris la mesure d’un phénomène systémique : les objets, lieux et pratiques associés aux femmes sont massivement sous-représentés dans les inventaires du patrimoine national.

À 52 ans, Charlotte Dubois a co-dirigé plusieurs programmes de recherche sur le patrimoine féminin médiéval et moderne, publié des rapports pour le Ministère de la Culture sur la question du matrimoine immatériel et participé aux débats ayant conduit à l’élaboration d’un guide méthodologique pour la collecte des archives féminines. Rencontrée dans les locaux parisiens de l’INRAP, elle a accepté de répondre à nos questions sans détour.


Le patrimoine comme système de valeurs

Avant d’entrer dans le vif du sujet, Charlotte Dubois tient à poser un cadre conceptuel. Le patrimoine, dit-elle, n’est pas une catégorie objective. Ce sont des décisions humaines, souvent implicites, qui déterminent ce qui mérite d’être classé, conservé, restauré et transmis. Ces décisions ont longtemps été prises par des hommes, dans des institutions dominées par des hommes, selon des critères esthétiques et historiques élaborés par des hommes. Ce n’est pas une conspiration — c’est une conséquence logique d’un système d’exclusion généralisé qui a maintenu les femmes à l’écart des postes de décision culturelle pendant des siècles.

« Quand je dis que le patrimoine féminin est notre angle mort, dit-elle, je ne dis pas que les conservateurs ont volontairement ignoré les femmes. Je dis qu’une logique structurelle a produit des angles morts sans que personne n’ait nécessairement à en décider. C’est presque pire : ça signifie que la correction ne peut pas venir d’une simple bonne volonté individuelle. Il faut changer les systèmes — les formations, les grilles d’évaluation, les politiques d’acquisition, les critères de classement. »

Cette vision systémique de l’inégalité patrimoniale est au cœur des travaux de Charlotte Dubois. Elle refuse les lectures anecdotiques — « cette femme a été oubliée parce que son œuvre était moins bonne » — et les récits victimaires — « les femmes ont été opprimées donc elles n’ont pas pu créer ». La réalité historique est plus complexe et plus riche : des milliers de femmes ont créé, transmis, conservé et innové malgré les obstacles, et leurs productions existent encore, souvent enfouies dans des réserves ou des greniers. Le travail du matrimoine est un travail d’excavation — au sens presque archéologique du terme.


Entretien

Matrimoine de Paris : Vous travaillez sur le « patrimoine féminin ». Certains préfèrent parler de « matrimoine ». Ces deux termes renvoient-ils à la même réalité ?

Charlotte Dubois : Non, et la distinction me semble importante. Le « patrimoine féminin » est un syntagme descriptif — il désigne les biens, lieux et objets qui ont été associés aux femmes dans l’histoire. C’est une catégorie d’inventaire, utile mais neutre. Le « matrimoine », en revanche, est un terme qui porte en lui une intention : il désigne ce que les femmes ont transmis, ce qu’elles ont construit et légué en tant que sujets actifs, pas seulement ce dont elles ont été l’objet ou le sujet passif. Cette distinction n’est pas qu’une querelle sémantique. Elle change la manière dont on collecte, dont on classe, dont on valorise. Dans le premier cas, on reste dans une logique d’annexe — « voilà ce qui concernait les femmes ». Dans le second, on reconnaît que les femmes ont été des acteurs patrimoniaux à part entière, souvent malgré l’institution, et que ce qu’elles ont produit mérite d’être étudié pour lui-même.

M. de P. : Quels types d’objets ou de lieux sont aujourd’hui sous-protégés par les lois sur le patrimoine en raison de leur association aux femmes ?

Charlotte Dubois : La liste est longue et elle est, je dois l’admettre, décourageante. Prenez les outils liés à la dentellerie et à la broderie — des pratiques qui ont occupé des millions de femmes pendant des siècles, qui ont constitué un art, une économie et un système de transmission du savoir. Ces outils sont rarement collectés par les musées régionaux, considérés comme trop « modestes » ou trop « ordinaires » pour entrer dans les collections patrimoniales. Même chose pour les herbiers manuscrits, les recettes médicales ou culinaires rédigées à la main, les troussaux de sage-femme. Ces objets ont souvent été fabriqués en matériaux périssables — tissu, papier, bois — et ne correspondent pas aux critères implicites de « monumentalité » ou de « rareté » qui guident les politiques d’acquisition. Résultat : ils disparaissent. Et avec eux, une part irremplaçable du matrimoine matériel.

M. de P. : Vous mentionnez les cuisines, les jardins, les intérieurs domestiques comme des espaces patrimoniaux négligés. Pouvez-vous développer ?

Charlotte Dubois : Les espaces domestiques ont longtemps été considérés comme l’espace « naturel » des femmes, donc comme un espace sans histoire patrimoniale propre. Or c’est précisément là que s’est accomplie une grande partie de la vie culturelle, économique et intellectuelle féminine pendant des siècles. La cuisine n’est pas seulement un lieu de production alimentaire : c’est un lieu de transmission orale, de savoirs botaniques, de chimie pratique. Le jardin potager d’une guérisseuse du XVIIe siècle était un laboratoire à ciel ouvert. Les ateliers de broderie des couvents ont produit des œuvres textiles d’une sophistication technique comparable aux grandes peintures conservées dans les musées — mais elles sont dans des réserves ou ont disparu. Il faut changer de regard sur ces espaces et les analyser avec les mêmes outils conceptuels que ceux que nous appliquons aux palais ou aux cathédrales.

M. de P. : L’histoire des sages-femmes et des guérisseuses vous semble-t-elle constituer un patrimoine médical oublié ?

Charlotte Dubois : Absolument, et c’est l’un des domaines où la perte est la plus dramatique. Les sages-femmes ont exercé un rôle médical, social et communautaire considérable pendant des siècles. Elles détenaient des savoirs en pharmacopée naturelle, en anatomie, en obstétrique qui ont été progressivement dépréciés, puis interdits, puis oubliés à mesure que la médecine « officielle » — masculine, universitaire — s’est institutionnalisée aux XVIIe et XVIIIe siècles. Beaucoup de ces femmes ont été poursuivies comme sorcières, précisément parce que leurs savoirs représentaient une autorité médicale concurrente de l’établissement masculin. Il reste peu de traces écrites de ces pratiques. C’est un matrimoine immatériel qui disparaît avec ses dernières dépositaires. Des projets d’ethnologie du présent essaient d’en recueillir les derniers témoignages, mais les moyens sont insuffisants.

Archives féminines du XIXe siècle conservées dans un fonds spécialisé, matrimoine documentaire

M. de P. : Que savons-nous des archives féminines dispersées en France ? Où sont-elles ?

Charlotte Dubois : Le problème des archives dispersées est massif et chroniquement sous-estimé. Il y a d’abord les archives dans les greniers des familles — correspondances, journaux intimes, carnets de comptes, manuscrits inédits — qui appartiennent souvent à des descendants qui n’ont pas conscience de leur valeur patrimoniale. Il y a ensuite les fonds dans des institutions religieuses : les couvents de femmes ont produit une quantité considérable d’écrits — chroniques, lettres, textes spirituels, partitions musicales — dont une partie dort dans des archives peu accessibles ou mal classées. Il y a enfin les archives professionnelles des femmes qui ont exercé des métiers avant que ceux-ci leur soient légalement reconnus : doctoresses avant 1900, ingénieures avant 1919, notairesses. Leurs papiers n’ont pas été collectés par les archives nationales ou départementales avec le même soin que ceux de leurs collègues masculins.

M. de P. : La Bibliothèque Marguerite Durand à Paris est-elle un modèle pour la préservation du matrimoine documentaire ?

Charlotte Dubois : C’est un modèle essentiel, même si ses moyens restent très inférieurs à ceux que justifierait l’ampleur de sa mission. La Bibliothèque Marguerite Durand fait un travail extraordinaire avec des ressources limitées. Elle accueille des dons de particuliers, classe des archives, numérise des fonds fragiles, constitue une mémoire collective féministe que personne d’autre ne collecte avec cette rigueur. Ce que j’aimerais voir, c’est une déclinaison régionale de ce modèle : des fonds spécialisés dans les Archives départementales, des politiques d’acquisition explicites pour les documents liés à l’histoire des femmes. Paris a la chance d’avoir la BnF, les Archives nationales, la Bibliothèque Marguerite Durand. La province est beaucoup moins bien dotée.

M. de P. : La CRÉDOC a mené des études sur la perception culturelle des femmes. Qu’en retenez-vous pour la politique patrimoniale ?

Charlotte Dubois : Les études du CRÉDOC sur la transmission culturelle intergénérationnelle montrent quelque chose de fascinant et de douloureux : les femmes sont les principales transmettrices de la culture au sens large — elles emmènent davantage leurs enfants dans les musées, lisent davantage, participent davantage aux activités culturelles — mais elles sont paradoxalement les moins représentées dans les collections et les programmes institutionnels. Il y a là un paradoxe structurel : les femmes font vivre le patrimoine en tant que public, mais n’y existent pas en tant que sujets ou auteurs reconnus. Cette asymétrie devrait alimenter les politiques culturelles publiques. Si les femmes constituent 60 % du public des musées, il est légitime que 60 % des œuvres exposées en permanence ne soient pas signées exclusivement par des hommes.

M. de P. : Comment travaillez-vous concrètement pour collecter des témoignages du matrimoine immatériel sur le terrain ?

Charlotte Dubois : Le travail de terrain est indissociable de la recherche en archives ou en laboratoire. Pour le matrimoine immatériel, il faut aller à la rencontre des dépositaires de savoir — et le temps presse, parce que les générations qui possèdent des savoirs non écrits vieillissent. Concrètement, nous travaillons avec des ethnologues et des anthropologues pour mener des enquêtes orales dans des communautés rurales, des associations de femmes, des maisons de retraite. Nous enregistrons des témoignages sur des pratiques médicales traditionnelles, des techniques artisanales, des savoirs botaniques. Nous photographions et mesurons des outils, des objets, des lieux. Ce travail est chronophage et nécessite des compétences croisées. Il faut aussi une grande sensibilité : les personnes qui transmettent ces savoirs ne les considèrent pas toujours comme du « patrimoine » — elles les vivent comme une réalité quotidienne ordinaire. Notre rôle est de leur montrer que cette vie ordinaire est extraordinairement précieuse pour les générations futures, sans pour autant la folkloriser ou la muséifier artificiellement.

M. de P. : Existe-t-il des modèles internationaux que la France pourrait s’inspirer pour valoriser le matrimoine ?

Charlotte Dubois : Oui, et je le dis sans complexe : sur ce point précis, la France n’est pas en avance. L’Espagne a développé des plans nationaux de sauvegarde du patrimoine immatériel qui incluent explicitement les pratiques traditionnelles féminines. Au Québec, des programmes de collecte et de valorisation du patrimoine oral des femmes autochtones ont abouti à des archives numériques remarquables, accessibles en ligne gratuitement. En Scandinavie, des musées en plein air ont reconstruit et animé des espaces domestiques féminins des XVIIe et XVIIIe siècles, permettant aux visiteurs de comprendre concrètement ce que représentait le travail féminin de ces époques. En France, nous avons ratifié la Convention UNESCO de 2003 sur le patrimoine culturel immatériel, et l’Inventaire national du PCI progresse, mais la dimension genrée de cet inventaire reste insuffisante. Il y a clairement des leçons à tirer de ces expériences.

M. de P. : Concrètement, que devrait faire l’État français pour valoriser le matrimoine immatériel ?

Charlotte Dubois : Plusieurs mesures urgentes s’imposent, et je les ai recommandées dans un rapport remis au Ministère de la Culture il y a deux ans. Première priorité : un inventaire national des archives féminines dispersées, avec des crédits publics dédiés à leur collecte et à leur numérisation. Deuxième priorité : la création d’un label « Matrimoine remarquable » sur le modèle des Monuments historiques, qui permettrait de protéger des lieux, des objets et des pratiques liés à l’histoire des femmes. Troisième priorité : l’intégration du matrimoine dans les formations initiales des conservateurs, des archéologues et des archivistes — aujourd’hui quasi absente des cursus. Quatrième priorité : le financement de postes de recherche spécialisés dans les patrimoines féminins dans les grandes institutions publiques. Ces mesures ne représentent pas des investissements considérables, mais leur impact symbolique et scientifique serait immense.

Salle des archives de la Bibliothèque Marguerite Durand, Paris 13e — matrimoine documentaire féminin

Ce que la fouille archéologique révèle du matrimoine

Il y a une dimension de cette histoire que Charlotte Dubois défend avec une passion particulière : ce que les fouilles archéologiques préventives révèlent sur le quotidien féminin historique. Quand l’INRAP mène une fouille avant la construction d’un bâtiment, d’une route ou d’un quartier, les archéologues trouvent des objets qui témoignent de la vie ordinaire — et cette vie ordinaire est très souvent genrée.

« On trouve des dés à coudre par centaines dans les fouilles médiévales urbaines, dit-elle. Des fuseaux, des peignes, des instruments de tissage, des moules à fromage. On trouve les outils du travail des femmes, qui était intense, qualifié et essentiel à l’économie de la cité médiévale. Ces objets sont rarement mis en valeur dans les musées archéologiques. Quand on expose une fouille, on choisit les épées, les bijoux, les monnaies — les objets associés au pouvoir masculin. Les objets du travail féminin vont en réserve. »

Cette hiérarchie implicite dans la présentation des résultats archéologiques n’est pas seulement une question d’esthétique muséographique. Elle construit une image du passé qui occulte systématiquement la contribution féminine à l’économie, à la culture matérielle et à la vie quotidienne des sociétés historiques. Le matrimoine archéologique est un champ encore largement inexploré, qui attend des chercheuses et des chercheurs décidés à lui donner la visibilité qu’il mérite.

Conclusion

En raccompagnant nos journalistes, Charlotte Dubois s’arrête devant un tableau accroché dans le couloir des locaux de l’INRAP — une reproduction d’une nature morte du XVIIe siècle attribuée à une femme dont le nom reste incertain. « C’est ça, le matrimoine », dit-elle. « Des œuvres que tout le monde a vues, dont personne ne connaît l’auteure, et qu’on attribue encore à “l’entourage de” ou “l’atelier de”. Tant que ça dure, notre angle mort reste entier. »

Le matrimoine immatériel est peut-être la frontière la plus difficile à défendre — précisément parce qu’il est, par définition, moins visible que les monuments et les tableaux. Mais c’est aussi là que réside une partie essentielle de ce que les femmes ont construit, transmis et offert à la mémoire collective. Le travail de Charlotte Dubois et de ses collègues constitue un effort de longue haleine pour combler cet angle mort — une tâche qui requiert des moyens publics, une volonté institutionnelle et une curiosité collective pour l’histoire dans toute sa complexité. Pour explorer les ressources disponibles à Paris pour mieux comprendre cette histoire, consultez notre guide des ressources sur l’histoire des femmes à Paris.

Notre panorama du matrimoine du XIXe siècle replace ces enjeux dans leur contexte historique et retrace comment les créatrices du XIXe siècle ont posé les fondations de ce matrimoine immatériel.