Qu’est-ce que le matrimoine ? Origine et définition d’un néologisme nécessaire

Le mot matrimoine est apparu dans le débat culturel français au début des années 2010, forgé à partir du latin matrimonium (de mater, la mère), par symétrie avec patrimoine (de pater, le père, via patrimonium). Cette étymologie n’est pas anodine : elle révèle immédiatement que notre conception dominante de l’héritage culturel collectif est construite sur un modèle paternel, masculin, androcentré.

Le patrimoine, tel que les institutions françaises l’ont défini depuis le XIXe siècle — dans les musées, les académies, les programmes scolaires, les circuits touristiques — est un patrimoine qui a majoritairement mis en avant les créations et les figures masculines. Non pas parce que les femmes n’auraient pas créé, mais parce qu’elles ont été systématiquement exclues des espaces de légitimation culturelle : les Académies royales leur étaient fermées, les ateliers de formation leur étaient interdits ou réservés à un usage domestique, les commandes publiques allaient aux hommes, et les prix officiels ne reconnaissaient que rarement leurs travaux.

Le matrimoine nomme ce qui a été laissé de côté dans cette construction. Il désigne l’ensemble des œuvres, savoirs, pratiques, traditions et créations transmis ou portés par des femmes à travers l’histoire, et dont la valeur culturelle n’a pas été suffisamment reconnue, transmise ou préservée par les institutions patrimoniales traditionnelles.

Œuvres de femmes artistes exposées dans une galerie parisienne contemporaine

La Journée nationale du Matrimoine : le 19 septembre, une date fondatrice

La Journée nationale du Matrimoine est née en 2015 à l’initiative d’HF Île-de-France, une association dédiée à la parité dans les arts et la culture. Le choix du 19 septembre n’est pas fortuit : c’est le même week-end que les Journées européennes du Patrimoine, organisées chaque troisième week-end de septembre depuis 1984.

Ce positionnement en miroir est un acte politique assumé. Pendant que les Journées du Patrimoine ouvrent les portes des monuments officiels, des préfectures, des palais et des musées nationaux — des lieux dont l’histoire est largement masculine — la Journée du Matrimoine ouvre d’autres portes : ateliers d’artistes femmes, lieux de mémoire liés aux femmes créatrices, expositions temporaires, visites guidées thématiques, performances et conférences.

Depuis 2015, l’événement a essaimé dans toute la France. À Paris, il prend une ampleur particulière : des parcours thématiques permettent de redécouvrir des quartiers comme Montparnasse (où vivaient de nombreuses femmes artistes au début du XXe siècle), le Marais ou le Quartier latin sous l’angle du matrimoine. Des institutions comme le musée d’Orsay, le Centre Pompidou et la Bibliothèque nationale de France ont progressivement intégré ces enjeux dans leur programmation autour de cette date.

Le Ministère de la Culture a officiellement reconnu la Journée du Matrimoine dans ses politiques d’égalité et de diversité dans le secteur culturel. Cette reconnaissance institutionnelle marque un tournant : le matrimoine n’est plus seulement un concept militant, il devient une catégorie de politique publique.

Pourquoi ce concept était-il nécessaire ? La mécanique de l’effacement

Pour comprendre pourquoi le matrimoine est apparu comme une nécessité, il faut comprendre les mécanismes concrets par lesquels les créations féminines ont été effacées de l’histoire culturelle officielle. Ces mécanismes sont multiples, complémentaires, et se sont renforcés mutuellement pendant des siècles.

L’exclusion institutionnelle directe est le premier mécanisme. En France, l’Académie royale de peinture et de sculpture, fondée en 1648, n’admettait les femmes qu’à titre exceptionnel et marginal : quatre femmes sur cent quarante membres entre 1663 et 1793, dont Élisabeth Vigée Le Brun et Adélaïde Labille-Guiard. L’Académie des beaux-arts, qui lui a succédé, n’a admis sa première femme (Paule Ingrand, pour la gravure) qu’en 1979. Cette exclusion n’était pas seulement symbolique : elle privait les femmes des commandes publiques, des prix, des bourses de voyage à Rome, et de la légitimité sociale qui permettait de construire une carrière artistique reconnue.

L’attribution erronée des œuvres est le deuxième mécanisme. Des recherches récentes ont montré que de nombreuses œuvres conservées dans des collections publiques et attribuées à des artistes masculins ont en réalité été peintes, sculptées ou composées par des femmes — épouses, sœurs, élèves — dont le travail avait été absorbé dans la production du maître ou signé de son nom. Le cas de Camille Claudel et d’Auguste Rodin est le plus connu, mais il est loin d’être isolé.

La biographisation réductrice est le troisième mécanisme. Quand les femmes créatrices étaient mentionnées dans les histoires de l’art, c’était souvent sous l’angle de leur vie privée, de leurs relations amoureuses ou de leur “destin tragique”, plutôt que de leur œuvre propre. Cette réduction biographique avait pour effet de les sortir du champ de l’histoire de l’art pour les placer dans le champ du romanesque ou du pathologique.

La dévalorisation des genres féminins est le quatrième mécanisme. Les genres artistiques dans lesquels les femmes étaient tolérées — la peinture de fleurs, la miniature, la broderie, le chant de salon — ont été systématiquement classés dans les “arts mineurs” ou “arts décoratifs”, moins valorisés que la grande peinture d’histoire ou la sculpture monumentale. Cette hiérarchie des genres a contribué à maintenir les créations féminines dans une zone de moindre valeur symbolique.

Portrait de Camille Claudel dans son atelier, photographie d'époque restaurée

Quatre figures emblématiques du matrimoine parisien

Camille Claudel : le génie effacé derrière le maître

Camille Claudel (1864-1943) est peut-être la figure la plus connue du matrimoine français. Sculptrice d’une puissance formelle exceptionnelle, elle a longtemps été réduite à son rôle de modèle et de collaboratrice d’Auguste Rodin, avec qui elle a entretenu une relation passionnelle et destructrice de dix ans. Or des analyses récentes ont établi que plusieurs œuvres attribuées à Rodin avaient été conçues ou largement réalisées par elle.

Son œuvre propre — L’Âge mûr (1900), allégorie bouleversante de son abandon par Rodin, La Valse (1893), La Petite Châtelaine (1893-1894) — témoigne d’une originalité radicale, distincte de l’esthétique rodinienne. En 1913, à la mort de son père, sa famille la fait interner dans un établissement psychiatrique à la demande de son frère Paul Claudel. Elle y passera trente ans jusqu’à sa mort, sans jamais avoir été libérée malgré les demandes répétées de ses médecins qui attestaient de sa santé mentale.

Aujourd’hui, le musée Camille Claudel à Nogent-sur-Seine, inauguré en 2017, et les collections du musée Rodin à Paris constituent les deux pôles principaux de la réhabilitation de son œuvre. Elle est une figure fondatrice du matrimoine : son histoire incarne à la fois le génie féminin, l’effacement institutionnel et la violence sociale exercée contre les femmes créatrices.

Pour approfondir la place des sculpteurs et peintres féminines dans le matrimoine parisien, consultez notre guide sur les femmes peintres et sculptrices à Paris.

Marie Curie : le matrimoine scientifique

Marie Curie (1867-1934) représente une autre dimension du matrimoine : celle de la création intellectuelle et scientifique. Première femme à avoir reçu le prix Nobel (de physique en 1903, qu’elle partage avec son mari Pierre Curie et Henri Becquerel), elle a également reçu le prix Nobel de chimie en 1911 pour ses travaux sur le polonium et le radium — faisant d’elle la seule personne à avoir été lauréate de deux prix Nobel dans deux disciplines différentes.

Pourtant, en 1911, l’Académie des sciences française a refusé de l’admettre en son sein par une voix, malgré ses deux prix Nobel. La misogynie institutionnelle a ainsi tenu à l’écart de la plus haute instance scientifique française la chercheuse la plus primée de son époque. Son laboratoire du Radium, fondé en 1909 dans le 5e arrondissement de Paris, est aujourd’hui le musée Curie, un lieu de matrimoine scientifique incontournable, qui retrace l’histoire de la radioactivité et de la contribution décisive de Marie Curie à la physique et à la chimie modernes.

Simone de Beauvoir : le matrimoine philosophique

Simone de Beauvoir (1908-1986) est l’une des figures intellectuelles les plus importantes du XXe siècle. Philosophe, romancière, essayiste, elle a produit une œuvre considérable — Le Deuxième Sexe (1949), Les Mandarins (prix Goncourt 1954), Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) — qui a transformé la pensée féministe mondiale.

Pourtant, son rôle dans l’histoire intellectuelle française a longtemps été minoré par sa relation avec Jean-Paul Sartre, dont elle était présentée comme la compagne et la disciple plutôt que comme une penseure autonome. Des études récentes ont montré que des concepts philosophiques centraux de l’existentialisme sartrien avaient été développés dans un dialogue étroit avec de Beauvoir, qui ne les a pas toujours revendiqués. Le Deuxième Sexe, livre fondateur de la pensée féministe moderne, a été longtemps traité comme un ouvrage “militant” plutôt que philosophique par les institutions académiques françaises.

Aujourd’hui, son appartement du boulevard Raspail et sa tombe au cimetière du Montparnasse sont des lieux de pèlerinage intellectuel. Elle s’inscrit pleinement dans le matrimoine philosophique et littéraire parisien, que nous explorons dans notre guide des femmes écrivaines et poètes à Paris.

Olympe de Gouges : le matrimoine politique

Olympe de Gouges (1748-1793), dramaturge et militante politique, est l’auteure de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791), texte fondateur du féminisme politique français. Répondant point par point à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), dont elle dénonçait l’universalisme masculin, elle affirmait que “la femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits”.

Guillotinée en 1793 pour ses prises de position politiques (notamment contre l’exécution de Louis XVI), elle a été ignorée pendant près de deux siècles par l’histoire officielle de la Révolution française. Sa réhabilitation progressive — une rue de Paris porte son nom, une plaque au Panthéon lui a été consacrée — illustre parfaitement le travail de restitution que suppose la valorisation du matrimoine.

Le matrimoine à Paris : un réseau de lieux et de mémoires

Paris est une ville particulièrement riche en lieux de matrimoine, à condition de savoir les identifier. Bien souvent, ils ne sont pas signalés comme tels par les circuits touristiques officiels : il faut savoir chercher, dans les plaques commémoratives, les noms de rues, les collections muséales et les archives, les traces de ce patrimoine féminin.

Quelques repères essentiels : le musée Curie (5e arrondissement), dédié à Marie Curie et à l’histoire de la radioactivité ; le musée Rodin (7e arrondissement), qui conserve une salle consacrée à Camille Claudel ; la maison de Simone de Beauvoir au boulevard Raspail (6e arrondissement) ; la rue Olympe-de-Gouges (13e arrondissement). Le musée d’Orsay, qui a organisé en 2019 l’exposition majeure “Le modèle noir, de Géricault à Matisse”, illustre comment les grandes institutions parisiennes intègrent progressivement les enjeux du matrimoine dans leur programmation.

Pour une exploration complète des lieux du matrimoine à Paris, nous vous invitons à consulter notre guide dédié : Lieux du matrimoine à Paris.

Les enjeux contemporains du matrimoine

La reconnaissance du matrimoine pose des questions qui dépassent la simple réévaluation historique. Elle interroge les pratiques institutionnelles actuelles : combien de femmes artistes entrent aujourd’hui dans les collections des grands musées français ? Combien de femmes compositrices sont programmées dans les grandes salles de concert ? Combien de femmes architectes voient leurs bâtiments classés monuments historiques ?

Les chiffres restent préoccupants. Une étude d’HF Île-de-France publiée en 2018 montrait que dans les collections permanentes des principaux musées français, moins de 20 % des œuvres exposées étaient attribuées à des femmes. Au Centre Pompidou, l’une des institutions les plus progressistes sur ces questions, ce chiffre atteignait environ 25 %. Dans les arts de la scène, les femmes représentaient en 2017 moins de 30 % des metteurs en scène et directeurs artistiques des grands opéras et théâtres nationaux.

Le matrimoine n’est donc pas seulement une question d’histoire : c’est une question d’actualité. Reconnaître et valoriser le patrimoine culturel féminin passé est inséparable d’un travail sur les conditions dans lesquelles les femmes créent, produisent et font reconnaître leurs œuvres aujourd’hui. C’est ce double enjeu — historique et contemporain — qui donne au concept de matrimoine toute sa pertinence et toute son urgence.

Pour explorer l’art contemporain féminin à Paris, découvrez notre guide sur l’art contemporain féminin à Paris.