Depuis douze ans, Camille Ferrand arpente les trottoirs de Paris pour y débusquer ce qu’elle appelle « les traces effacées » : les rues, les plaques, les salons et les ateliers où des femmes ont écrit, peint, milité, enseigné. Guide-conférencière spécialisée dans le matrimoine parisien, elle a fait de la marche un outil de mémoire. Léa Marchand l’a rencontrée un matin de septembre, entre le Marais et Montparnasse, pour comprendre comment on construit un itinéraire qui rend visibles celles que l’histoire officielle a longtemps laissées dans l’ombre.
Une guide au service des femmes de Paris
Léa Marchand : Camille, comment devient-on guide-conférencière spécialisée dans le matrimoine ?
Camille Ferrand : Par un agacement, pour être honnête. J’ai commencé comme guide généraliste, à raconter les rois, les architectes, les grands hommes. Et ce qui me frappe toujours, c’est qu’à chaque coin de rue, une femme avait sa place et personne n’en parlait. Devant le Panthéon, on récitait la liste des grands hommes ; Sophie Berthelot, la première femme à y entrer, en 1907, n’était mentionnée que comme « épouse de ». J’ai fini par retourner mes visites : partir des femmes, et laisser le reste autour. Il m’a fallu me former, lire, croiser les archives, reprendre des cours d’histoire, éplucher des thèses. Ça ne s’improvise pas : on ne devient pas crédible sur ce terrain sans des mois de lecture. Aujourd’hui, c’est tout mon métier, et je ne pourrais plus revenir en arrière.
Léa Marchand : Le mot « matrimoine » surprend encore beaucoup de gens. Comment le définissez-vous à votre public ?
Camille Ferrand : Je préviens toujours en début de balade, parce que les gens confondent avec le mariage. Le matrimoine, c’est l’équivalent féminin du patrimoine : l’héritage culturel, artistique, scientifique laissé par les femmes. Le mot est ancien, il existait au Moyen Âge, où il désignait les biens transmis par la mère, puis il a disparu de l’usage courant. Il revient depuis les années 2010, porté notamment par le collectif HF, et il y a désormais une Journée nationale du Matrimoine chaque 19 septembre, adossée aux Journées du patrimoine et soutenue par le ministère de la Culture. Prenons un exemple simple : quand je dis « le matrimoine musical », les gens réalisent d’un coup qu’ils ne connaissent aucune compositrice, alors qu’ils citeraient dix compositeurs sans effort. C’est ce déclic que je cherche à chaque fois.
Léa Marchand : Qu’est-ce qui distingue une balade matrimoine d’une visite guidée classique ?
Camille Ferrand : Le point de départ, surtout. Une visite classique suit les monuments ; moi, je suis les personnes. Je marche vers une plaque, une porte cochère, une façade d’atelier, et je raconte la vie qui s’y est jouée, avec ses combats et ses obstacles. Ça change tout le rythme : on s’arrête devant des immeubles banals que personne ne regarde, et soudain ils deviennent des lieux de mémoire vivante. Pour approfondir, j’oriente souvent mon public vers les lieux du matrimoine à Paris recensés en ligne, parce qu’une balade de deux heures ne peut évidemment pas tout couvrir. L’idée n’est pas d’opposer patrimoine et matrimoine, ni de faire la leçon, mais de rééquilibrer un récit qui a longtemps été bancal, à moitié raconté.
Comment naît un itinéraire matrimoine

Léa Marchand : Concrètement, par où commencez-vous quand vous créez un nouveau parcours ?
Camille Ferrand : Par une figure ou un thème, jamais par une carte. Je me dis : « Je veux raconter les salonnières du XVIIIe siècle », ou « les artistes de Montparnasse ». Ensuite je pars en repérage, à pied, avec un carnet et mon appareil photo. Je vérifie que les adresses existent encore, qu’une plaque est lisible, qu’on peut stationner un groupe d’une vingtaine de personnes sans gêner la circulation ni les riverains. Beaucoup d’adresses ont disparu ou ont été rebâties, donc il faut s’adapter, parfois raconter une femme devant un immeuble qui a remplacé le sien. Ce qui me frappe toujours, c’est le temps que ça prend : pour une balade de deux heures, je passe facilement trois semaines à recouper les sources et à marcher le trajet plusieurs fois, chronomètre en main.
Léa Marchand : Comment vérifiez-vous que ce que vous racontez est exact ?
Camille Ferrand : C’est le nerf du métier. Sur les femmes, les sources sont souvent lacunaires, parfois contradictoires, et il circule beaucoup de légendes recopiées d’un site à l’autre sans vérification. Je croise les archives municipales, les catalogues de bibliothèques patrimoniales, les travaux d’historiennes universitaires, les actes d’état civil quand ils existent. Quand une information n’est pas solide, je le dis clairement au public : « On raconte que… mais ce n’est pas établi. » Cette honnêteté fait partie du récit, elle n’affaiblit rien. Je m’appuie beaucoup sur le guide des ressources sur l’histoire des femmes à Paris, qui recense les fonds fiables. Mon principe est simple : je préfère dire « je ne sais pas » que d’inventer une belle histoire qui écraserait la vraie.
Léa Marchand : Vous arrive-t-il de modifier un itinéraire après plusieurs balades ?
Camille Ferrand : Tout le temps. Un itinéraire, c’est vivant. Parfois une plaque est retirée pour travaux, parfois une nouvelle rue est baptisée du nom d’une femme et je l’intègre aussitôt avec bonheur. Il m’arrive aussi de couper une étape parce qu’elle casse le rythme de marche, ou d’en ajouter une quand le public réclame plus de contexte sur telle figure. J’ajuste aussi selon les saisons : certaines cours intérieures ne sont accessibles qu’à la belle saison, et l’hiver je privilégie des parcours plus courts, ponctués de pauses au chaud. Un bon parcours, c’est un équilibre subtil entre la richesse historique et le confort de la marche.
Léa Marchand : Travaillez-vous seule ou en lien avec d’autres acteurs du matrimoine ?
Camille Ferrand : Jamais tout à fait seule, heureusement. J’échange beaucoup avec des associations comme HF Île-de-France, avec des bibliothécaires, des archivistes, des universitaires qui me signalent une source ou corrigent une approximation. Les gens sont surpris de découvrir qu’il existe tout un réseau de passionnés qui font remonter des noms de femmes oubliées. Je collabore aussi ponctuellement avec des bibliothèques de quartier pour des parcours autour du 19 septembre. Cette dimension collective est essentielle : le matrimoine ne se reconstruit pas dans son coin, mais à plusieurs mains, en croisant les mémoires et les compétences.
Les quartiers qui racontent le mieux les femmes

Léa Marchand : Quels quartiers de Paris se prêtent le mieux au matrimoine ?
Camille Ferrand : Le Marais, sans hésiter, pour les salons et la sociabilité féminine : Madame de Sévigné y a vécu, et l’hôtel Carnavalet, ancien hôtel particulier où elle a longtemps résidé, abrite aujourd’hui le musée de l’histoire de Paris. Montparnasse ensuite, pour les artistes de l’entre-deux-guerres, où des peintres et des modèles ont façonné toute une époque, dans les cafés et les académies libres. Le Quartier latin pour les écrivaines et les militantes, autour de la Sorbonne, où les premières étudiantes ont fait tomber bien des barrières. Et Montmartre, plus populaire, avec ses ateliers d’artistes accrochés à la butte. Les gens sont surpris de découvrir à quel point chaque quartier a une couleur féminine différente. Le Marais raconte les mots, Montparnasse les pinceaux, le Quartier latin les idées.
Léa Marchand : Y a-t-il des rues qui vous tiennent particulièrement à cœur ?
Camille Ferrand : Beaucoup, mais je pense d’abord à celles qui portent enfin des noms de femmes. Longtemps, à peine quelques pour cent des rues parisiennes étaient dédiées à des femmes, et la Ville a lancé un vrai effort de rééquilibrage. Il y a désormais une place Marie Curie, une allée dédiée à des résistantes, des rues portant des noms d’artistes. J’invite souvent mon public à consulter ensuite les 20 rues de Paris aux noms de femmes pour prolonger la promenade. Une plaque de rue, c’est modeste, mais c’est un acte de mémoire quotidien : on prononce le nom sans même y penser.
Léa Marchand : Le matrimoine se limite-t-il à ces quartiers centraux ?
Camille Ferrand : Pas du tout, et c’est un reproche que je me fais parfois. On concentre les balades sur le centre parce que la densité historique y est forte et que c’est plus commode pour les groupes, mais les arrondissements périphériques regorgent d’histoires de femmes : ouvrières, institutrices, militantes de quartier, fondatrices de dispensaires ou de crèches. Prenons un exemple : les faubourgs de l’est parisien racontent tout un matrimoine ouvrier et syndical qu’on connaît très mal, celui des couturières, des blanchisseuses, des femmes des ateliers. J’essaie peu à peu de sortir du centre et de bâtir des parcours dans ces quartiers-là. Le risque, sinon, c’est de reproduire une hiérarchie entre les femmes « prestigieuses » et les anonymes qui ont pourtant fait la ville, jour après jour.
Faire revivre des figures oubliées
Léa Marchand : Comment redonne-t-on vie, dans la rue, à une femme dont il ne reste presque rien ?
Camille Ferrand : Par le concret et par le corps. Je me place devant l’immeuble et je décris : « Ici, elle montait cet escalier chaque matin, sa fenêtre donnait sur cette cour. » Le lieu physique ancre le souvenir bien mieux qu’une date apprise par cœur. J’apporte parfois des reproductions d’archives, une photo d’époque, un extrait de lettre ou de journal que je lis à voix haute, sur place, à l’endroit exact où les mots ont été écrits. Ce qui me frappe toujours, c’est le silence qui s’installe quand les gens réalisent qu’une vie entière s’est déroulée là, sous leurs yeux, sans qu’aucune trace ne le signale. Marcher jusqu’au lieu exact, sentir la pente d’une rue, la lumière d’une cour, c’est ça qui fait toute la différence avec un livre.
Léa Marchand : Certaines de ces femmes étaient célèbres de leur vivant avant d’être oubliées. Comment l’expliquer ?
Camille Ferrand : C’est un phénomène classique et un peu vertigineux. Beaucoup de compositrices, de scientifiques, de peintres étaient reconnues à leur époque, exposées, jouées, publiées, primées même, puis effacées des manuels une génération plus tard. Les mécanismes sont connus et se répètent : on attribuait leur œuvre à un mari ou à un frère, on les rangeait dans les « arts mineurs » réputés féminins, on cessait de les rééditer ou de les rejouer. Prenons un exemple : des femmes peintres admises dans les salons officiels, applaudies par la critique, ont disparu des accrochages pendant des décennies avant qu’on ne les redécouvre. Mon travail, sur le trottoir, c’est de rouvrir ces dossiers et de rendre à nouveau visible, à hauteur de rue, ce qui a été patiemment rendu invisible.
Le public des balades matrimoine
Léa Marchand : Qui vient à vos balades ?
Camille Ferrand : Un public plus varié qu’on ne l’imagine. Beaucoup de femmes, bien sûr, de tous âges, mais aussi des hommes curieux, des enseignants qui préparent une sortie scolaire, des touristes qui veulent un autre Paris que celui des cartes postales. Les gens sont surpris de découvrir que ce n’est pas une visite militante et fermée, mais une promenade ouverte, joyeuse, où l’on rit aussi beaucoup. J’ai de plus en plus de familles avec des adolescentes : les mères veulent montrer à leurs filles des modèles féminins ancrés dans la ville, des femmes qui ont osé, créé, résisté. Et puis il y a les fidèles, ceux qui reviennent d’une balade à l’autre pour découvrir un nouveau quartier et qui deviennent, à leur tour, un peu passeurs de matrimoine.
Léa Marchand : Quelles réactions vous marquent le plus dans ces groupes ?
Camille Ferrand : L’étonnement, souvent teinté d’une colère douce et d’un peu de tristesse. Les gens me disent : « Comment se fait-il qu’on ne m’ait jamais raconté ça à l’école ? » Ce qui me frappe toujours, c’est que beaucoup repartent en regardant leur propre quartier autrement, en cherchant les plaques, en lisant enfin les noms de rue devant lesquels ils passaient sans les voir. Une dame m’a écrit qu’elle avait recommencé la balade seule, avec sa petite-fille, une semaine plus tard, carnet à l’appui. C’est exactement le but : que la marche ne s’arrête pas à la fin de la visite, mais qu’elle change durablement le regard sur la ville et se transmette, presque naturellement, d’une génération à l’autre.
Conseils pour découvrir le matrimoine par soi-même
Léa Marchand : Avant de conclure, j’aimerais vous soumettre cinq questions rapides.
Camille Ferrand : Allons-y, avec plaisir.
Léa Marchand : Un quartier pour commencer ?
Camille Ferrand : Le Marais, dense et facile à marcher.
Léa Marchand : Une saison idéale ?
Camille Ferrand : Septembre, autour de la Journée du Matrimoine.
Léa Marchand : Marcher seul ou en groupe ?
Camille Ferrand : En groupe la première fois, seul ensuite.
Léa Marchand : Une erreur fréquente ?
Camille Ferrand : Vouloir tout voir en une fois. Mieux vaut peu, mais bien.
Léa Marchand : Un objet à emporter ?
Camille Ferrand : Un carnet, pour noter les noms et y revenir chez soi.
Léa Marchand : Pour finir, quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui veut découvrir le matrimoine par lui-même ?
Camille Ferrand : Trois choses simples et gratuites. D’abord, préparez un petit itinéraire à l’avance : repérez trois ou quatre lieux liés à des femmes, autour d’une même figure ou d’un même thème, et reliez-les à pied sans chercher à en faire trop. La carte culturelle des lieux du matrimoine est parfaite pour ça, elle donne les adresses et le contexte. Ensuite, levez les yeux : lisez les plaques, les noms de rue, les frontons des écoles et des théâtres ; le matrimoine est souvent inscrit dans la pierre, à hauteur de regard, pour qui accepte de ralentir. Enfin, prenez votre temps et notez ce qui vous touche, une phrase, un nom, une date, pour approfondir tranquillement une fois rentré chez vous. Le matrimoine ne se consomme pas d’un coup, il se cultive, promenade après promenade, comme un jardin de mémoire.
Pour prolonger cette conversation et croiser d’autres regards croisés sur les femmes et la culture à Paris, il suffit de continuer à marcher, un carnet à la main : la ville, patiemment, finit toujours par livrer ses femmes oubliées.